Allen Jones : le pop provocateur qui sculpte le désir du Met Gala à Paris
Quand le corps devient manifeste
Il y a des artistes qui dérangent encore cinquante ans après. Allen Jones est de ceux-là. Né en 1937, figure tutélaire du pop art britannique, il a fait du corps féminin son terrain de jeu, de provocation et de réflexion depuis les années 60 mannequins laqués, meubles érotiques, formes en fiberglass qui heurtent autant qu’elles fascinent. Ni purement critique, ni purement complice, son œuvre habite cette ligne ambiguë où désir et dénonciation dansent ensemble sans jamais se résoudre.
Au Met Gala 2026, cette tension a trouvé son incarnation la plus spectaculaire.
Kim Kardashian : corps reconstruit, héritage vivant
Pour son treizième Met Gala, Kim Kardashian n’est pas venue s’habiller. Elle est venue se sculpter. Renonçant à son rôle habituel d’égérie des grandes maisons, elle choisit une voie plus radicale : une armure de fiberglass orange conçue par un duo londonien confidentiel et mise en peinture dans un atelier carrosserie du Kent. Plastron saillant, courbes reconstruites, jupe en cuir moulé le corps n’est plus mis en valeur, il est réinventé.
Le plastron a été coulé par Patrick Whitaker et Keir Malem fondateurs de Whitaker Malem en 1988, qu’ils définissent eux-mêmes comme “pop artisans” plutôt que designers ou artistes à partir d’un moule original dérivé de la sculpture Hatstand de Jones datant de 1969. Kardashian s’était rendue en personne dans l’atelier est-londonien pour les essayages. Ce qui a stupéfié le duo : “Nous n’avions jamais vu un plastron Allen Jones aller aussi bien à quelqu’un. Ils ne sont pas vraiment conçus pour être portés.”

La pièce finale a été laquée orange plusieurs couches, primaires, stoppers, peinture solvant et vernis brillant par un carrossier du Kent, Martyn Smith, spécialiste automobile que le duo sollicite habituellement pour leur Jaguar. Un détail qui dit tout de l’univers Whitaker Malem : artisanat pop, matériaux industriels, résultat couture.
Le plastron pesait à peine le poids d’un sac de farine. Kardashian le portait à même la peau.
Whitaker Malem : les “pop artisans” de l’ombre
Derrière cette pièce iconique, une histoire discrète et fascinante. Patrick Whitaker et Keir Malem se sont rencontrés à Saint Martins à la fin des années 80. C’est la vente d’une veste au groupe Bros qui leur permet de se consacrer pleinement au travail du cuir. Depuis, ils habillent aussi bien Cher que Bella Hadid, collaborent avec Tommy Hilfiger et Burberry, et signent certaines des pièces les plus mémorables du cinéma hollywoodien le bustier doré pour McQueen chez Givenchy, la jupe de Brad Pitt dans Troie, la combinaison de Wonder Woman, plusieurs costumes de James Bond dont la ceinture blanche d’Halle Berry dans Meurs un autre jour, aujourd’hui accrochée à un mur de leur maison.
Ils produisent environ douze pièces par an, à partir de 5 000 livres sterling. Leur technique signature : le moulage humide du cuir sur formes en bloc, un procédé proche de la cordonnerie et de la chapellerie. Pour les pièces les plus complexes comme le batsuit de Christian Bale ils intègrent désormais la modélisation 3D, raffinée ensuite à la main.
Des artisans invisibles, longtemps pillés : “Au début, certains costumiers achetaient nos pièces et prétendaient les avoir conçues eux-mêmes.”
Hatstand, Table and Chair : le scandale qui dure
1969.Jones présente Hatstand, Table and Chair trois femmes en tenue S&M, transformées en mobilier fonctionnel. Porte-manteau, table, chaise. Le choc est immédiat, la controverse durable. Les féministes des années 70 crient à l’objectification ; la mode, elle, s’en abreuve discrètement. Mugler, Owens, Miyake, le calendrier Pirelli tous ont regardé Jones de près.
Ce qui rend ces pièces insaisissables, c’est leur froideur calculée. Le fiberglass anonyme, lisse comme une vitrine de cire, neutralise toute intimité. Ce ne sont pas des femmes ce sont des symboles, des status objects d’une époque où le corps féminin était devenu marchandise culturelle. Jones ne juge pas. Il montre. C’est précisément ce qui dérange encore.
Avec Kardashian, il opère un renversement subtil que Keir Malem formule avec précision : “Au lieu de la fille habituelle drapée sur la voiture, il a voulu mettre la voiture sur la fille.” La carrosserie orange n’est plus décor elle est armure.
Sceners Gallery : l’Est parisien comme écrin
Pendant que New York s’enflamme, Paris murmure. Au 88 boulevard de Ménilmontant, dans le 20e arrondissement, la galerie Sceners fondée en 2024, installée dans un ancien atelier de jouets à la verrière généreuse présente Forms and Temptations en collaboration avec Almine Rech.
L’exposition déploie l’essentiel de l’univers Jones : Red Refrigerator, mannequin bordeaux piégé dans un réfrigérateur miniature, catsuit peint sur le corps comme une seconde peau. Cover Story 4/4, fiberglass jaune et lilas avec bronze dorsal. Kind of Blue, nudité lacée de cuissardes peintes, stilettos orange, fard bleu intense. Sceners équilibre cet hyper-féminin par des meubles masculins aux bronzes oxydés et formes anguleuses le design comme écrin, jamais comme compétition.
Jones, quasi 89 ans, était présent au vernissage en personne. Une cohérence rare entre l’œuvre, l’artiste et le moment
Crédits : Courtesy of Sceners Gallery











