LCF MA26 : la génération qui redéfinit le corps

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LCF MA26 à Londres seize visions, une rupture

Le 19 février 2026, le Grand Ballroom du Chancery Rosewood cet hôtel de Mayfair né dans l’ancienne ambassade américaine, redessiné par David Chipperfield se transformait en quelque chose d’autre. Ni tout à fait un défilé, ni tout à fait une exposition. Quelque chose entre les deux : un espace où seize designers postgradués du London College of Fashion, University of the Arts London, venaient poser leurs premières questions au monde professionnel. Des questions sans réponses consensuelles. Des questions qui dérangent, qui surprennent, qui restent.

Le LCF MA26, présenté dans le calendrier officiel de la London Fashion Week, réunissait les collections des programmes MA Fashion Design Technology Womenswear et Menswear. Une institution qui a formé certaines des voix les plus singulières de la mode contemporaine Bethany Williams, HARRI, Joao Maraschin offrait ce soir-là un aperçu de ce qui vient. Ce que j’ai vu dans cette salle, je ne l’ai pas vu ailleurs cette saison.

QIAN_TAN ouvre la soirée les photos de sa collection me parviennent après bouclage, et feront l’objet d’une mise à jour de cet article dès réception.

LINGLE_ZHAO pose immédiatement le niveau. Un drapé sculptural en jersey jaune pâle bustier structuré en haut, cascade fluide jusqu’au sol, ventre assumé, présence antique suivi d’une veste vert fluo aux cups intégrés, portée sur une chemise blanche asymétrique avec des bijoux aux poignets. Le contraste entre ces deux silhouettes dit tout de la démarche : la fluidité et la structure ne s’opposent pas, elles se répondent.

SHIJIA_LIU travaille la superposition comme langage de pouvoir. Harnais en cuir camel sur chemise blanche et manteau noir, jupe longue fendue sur deux côtés, laisse en cuir tenue à la main comme un attribut équestre. Puis un tailleur gris construit, ouvert sur le même bustier cuir, avec des gants en dentelle noire. La tension entre la rigueur du vêtement et la dimension fétichiste des accessoires crée une narration complexe sur le contrôle et la libération.

JIYUAN_FAN apporte la proposition la plus radicalement sculpturale de la soirée. Des plastrons en forme de cage thoracique l’un orange vif en relief tridimensionnel, l’autre en bois sculpté ajouré portés sur des vestes militaires, avec des masques faciaux reprenant les mêmes textures organiques. Le corps humain devient artefact naturel. La vulnérabilité de la cage thoracique exposée se retourne en armure. C’est une des images les plus fortes que j’ai emportées du Chancery Rosewood.

TIGER_PENG joue sur l’énergie brute et les couleurs primaires qui refusent d’être ignorées. Un drapé jaune électrique monumental, asymétrique, porté sur un pantalon en tissu noir avec un grand sac clouté aux poignées sculptées. Puis une veste moto en jacquard métallique argent et noir sur une longue robe rouge vif, avec une casquette à fixations métalliques qui couvre les yeux comme un masque. Instinctif, physique, immédiatement mémorable.

HUAKUN_ZHU est le contrepoint nécessaire une voix qui choisit le silence dans un espace qui crie. Un trench-coat ivoire double boutonnage sur pantalon large, monochrome absolu. Puis une veste courte ceinturée sur une jupe longue asymétrique, col roulé gris, derbies blancs. La force est dans la retenue. Chaque proportion est pensée, chaque volume calculé. C’est une collection qui parle de calme comme d’une forme de résistance.

KAROLINA_KALISCIAK opère des transformations. Un ensemble en cuir bleu glacier veste utilitaire multi-poches sur pantalon slim d’une apparente sobriété fonctionnelle, surmonté d’une coiffe en cuir noir aux longs tentacules tressés qui descendent jusqu’aux hanches. Puis une pièce entièrement construite en lanières de vinyle noir en cascade, traversée de cordes néon rose vif, coiffée d’une structure à cornes. Le vêtement ordinaire soudain habité par quelque chose d’autre une créature, un rituel, une présence.

ZETING_XU réinvente le costume masculin comme sculpture architecturale. Une veste blanche en matière froissée aux épaulettes géométriques pointues entre l’origami et l’armure sur un pantalon assorti. Puis la même proposition en noir irisé, encore plus dramatique, encore plus monumental. La matière crinkled capte la lumière différemment à chaque mouvement, donnant au vêtement une vie propre. Le corps de l’homme comme monument.

YULU_HOU interroge le vêtement quotidien avec une subtilité rare. Une chemise blanche oversize transformée en robe longue, sur laquelle est posé un tablier noir avec une cravate rayée masculine une coiffe en tissu bleu clair noue la tête. Puis une chemise boutonnée bleu ciel retournée et drapée sur la tête comme un voile, laissant le visage encadré dans l’ouverture du col, une casquette de sport glissée dessous. Entre l’intime et le rituel, le banal et le cérémoniel.

KECHEN_YU travaille le bordeaux comme une obsession sang, sacrifice, puissance. Une robe longue asymétrique à bretelle unique portée sur un corps masculin torse nu, avec une frange de fourrure à l’ourlet. Puis un ensemble total bordeaux métallisé veste matelassée, pantalon volumineux, longs gants plissés, col en fourrure, sabots transparents surmontés de touffes brunes. Une guerrière primitive d’une cohérence totale, qui questionne le genre avec une radicalité tranquille.

 

XINHAO_WANG réhabilite l’uniforme sportif comme conviction esthétique. Une chemise bicolore bleu électrique et vert foncé avec passepoils blancs sur short noir, chaussettes à rayures, sneakers, casquette à visière translucide. Puis un ensemble bordeaux et noir veste zippée, short court, chaussettes hautes, casquette bordeaux. Le sportswear traité avec la rigueur d’un tailleur, les passepoils au millimètre, les blocs de couleur assumés. Une proposition joyeuse et précise.

GERAINT_BRIAN_LEWIS construit un univers où le guerrier et le serviteur se confondent. Un tablier blanc brodé sur une jupe bleue vinyle, un obi en tricot bleu électrique, des gants longs bleus, un voile blanc sur le visage, une casquette “WARRIOR”. Puis un débardeur bleu vinyle sur pantalon large noir, même obi crème, mêmes gants. La ceinture de karaté, le tablier de cuisine, le vinyle futuriste des codes radicalement différents qui coexistent sans se résoudre.

YUTING_ZHOU choisit le blanc comme d’autres choisissent la couleur avec une précision dans les nuances, les matières, les transparences. Une chemise oversize transparente ouverte sur un bustier satiné, large pantalon palazzo texturé ivoire, liens noués à la taille. Puis un manteau blanc long dont des bandes de tissu se détachent et flottent librement en marchant. La légèreté comme qualité construite, revendiquée, maîtrisée.

JINGXI_LEI pousse le plus loin la question du vêtement comme objet conceptuel. Une chemise blanche oversize portée sans bas, avec deux talons aiguilles intégrés dans une culotte-harnais sculptée aux hanches le talon n’est plus une chaussure, il devient une pièce du vêtement, une prothèse esthétique fusionnée au corps. Puis un minuscule t-shirt bleu marine porté sur les épaules d’un torse masculin entièrement exposé, pantalon bordeaux satiné bas sur les hanches. Ce que signifie couvrir un corps, et pourquoi c’est la question que pose JINGXI_LEI, sans y répondre.

ZIYING_LIANG referme la soirée avec les deux silhouettes les plus spectaculaires du soir. Un blazer noir strict dont les manches explosent en volants de tulle rose plissé en éventail des ornements en tulle blanc aux oreilles en écho. Puis un ensemble total en tulle rose poudré plissé qui recouvre le corps de la tête aux pieds veste à volants en cascade, mini-jupe bouffante, pantalon entièrement recouvert de fronces serrées. Entre le costume élizabéthain et la créature de conte, c’est une architecture textile totale qui referme le défilé comme un point d’orgue.

Ce que le LCF MA26 a montré au Chancery Rosewood ce soir de février, c’est une génération qui n’a pas peur des questions sans réponses. Qui construit des vêtements comme on formule des hypothèses avec rigueur, avec audace, et avec la conviction que la mode n’est jamais seulement de la mode. C’est une manière de penser le corps, le temps, et ce que nous voulons dire au monde en nous levant chaque matin.

Londres a parlé. Le reste de la saison écoutera*

Visuels : London College of Fashion, University of the Arts London

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