Cristian Mungiu à Cannes
Fjord, l’anatomie d’un monde qui ne sait plus ce qu’il partage
On n’entre pas dans un fjord par hasard on s’y engage parce qu’on accepte d’aller jusqu’au bout. Les parois sont verticales. La profondeur dépasse ce qu’on voit. Cristian Mungiu n’a pas choisi ce cadre pour la carte postale il l’a choisi parce qu’un fjord est déjà, avant le premier plan, une condition sans biais.
Fjord est son sixième long métrage, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, et le premier qu’il tourne en langue étrangère. Presque vingt ans après la Palme d’Or de 4 mois, 3 semaines et 2 jours ce huis clos sous régime roumain qui avait traversé Cannes comme un courant froid Mungiu revient avec un film qui parle norvégien, roumain, et quelque chose de plus difficile à traduire : la langue de la certitude collective, celle qui précède toujours le jugement.
Les Gheorghiu s’installent dans un village au fond d’un fjord scandinave. Mihai et Lisbet Sebastian Stan et Renate Reinsve forment un couple roumano-norvégien pieux qui cherche à vivre selon ses valeurs. Ils se lient avec leurs voisins. Les enfants jouent ensemble. Puis une enseignante remarque des bleus sur le corps d’Elia, leur fille.

Ce détail une peau meurtrie, un silence d’enfant suffit. Ce qui suit, on le comprend progressivement : une réunion scolaire où les questions deviennent des accusations, un couloir d’école où Mihai cherche les mots justes dans une langue qui n’est pas la sienne, une assistante sociale qui prend des notes sans regarder. La machine se met en marche. Personne n’a décidé de la lancer. Elle tourne toute seule.
Ce qui suit tient du drame intime autant que du film de prétoire. Les Gheorghiu sont jugés non seulement pour ce qu’ils ont ou n’ont pas fait, mais pour ce qu’ils incarnent : une altérité que le village observe plus qu’il ne rejette, au moins dans un premier temps. Mungiu filme les deux camps avec la même précision froide, sans absoudre ni condamner. Cet équilibre est inconfortable parce qu’il ne laisse aucune position de repli. On sort du film avec cette légère nausée de quelqu’un qui vient de se surprendre à hésiter là où il pensait être certain.
À Varsovie, en marge du festival, Mungiu avait formulé simplement ce que le film montre de façon complexe : la distance entre conservateurs et progressistes est devenue si grande que les gens ont commencé à se haïr sans personne au milieu, et que tout le monde exagère dans sa direction. Fjord de Cristian Mungiu ne cherche pas à arbitrer il place le spectateur à l’intérieur de cette tension, et le laisse regarder.
Le casting porte cette tension dans le corps même des acteurs. Sebastian Stan, d’origine roumaine, a tenu à jouer en roumain un choix biographique autant qu’artistique. Renate Reinsve est norvégienne jusqu’aux codes, jusqu’aux silences. Ensemble, ils forment un couple dont l’entre-deux culturel est déjà, avant le premier dialogue, le vrai sujet du film.
La méthode Mungiu ne change pas. Longs plans-séquences, dialogues superposés, caméra cherchant la position juste pour enregistrer sans découper. Cette exigence transforme les acteurs : non plus des comédiens qui peuvent reprendre une réplique, mais des présences qui doivent tenir l’intégrité d’une scène entière sur dix, quinze minutes. Le résultat ressemble à de la vie à cette densité imprévue qu’on reconnaît parce qu’on l’a vécue.
On a rapidement convoqué Anatomie d’une chute de Justine Triet. La comparaison est commode, mais elle s’arrête tôt. Là où Triet dissèque le langage, Mungiu dissèque la conviction. Plus proche, peut-être, de son propre R.M.N., ou du cinéma de Ruben Östlund dans ses moments les plus glaciaux cette façon de montrer le groupe se retournant contre ce qu’il ne reconnaît plus comme sien.
146 minutes. Après la projection de Fjord en compétition officielle à Cannes 2026, la salle s’est levée. Douze minutes. Ce qu’on retient surtout, c’est ce qui a précédé : le silence, épais, dans les dernières minutes du film. Pas de gêne, pas d’attente. Quelque chose de plus rare une salle qui retenait quelque chose, sans savoir encore quoi.
Fjord sera distribué par NEON. Coproduction roumano-franco-norvégo-suédo-danoise, il porte dans sa géographie même la question qu’il pose à l’écran : qu’est-ce qu’on partage encore quand on prétend vivre ensemble ? En 2026, alors que l’Europe regarde ses propres lignes de fracture s’élargir, un film roumain tourné en Norvège sur une famille qui n’appartient entièrement à aucun des deux mondes arrive peut-être au seul moment où il pouvait vraiment être vu.
Le fjord contient tout ça. Il est plus profond qu’on ne le croit. Et ses parois ne laissent pas de biais.
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Photos : Pierre Roigt


















