The Man I Love à Cannes : Rami Malek, Ira Sachs et la mémoire du sida

16 vues
⏳ Temps de lecture : 5 minutes |

Rami Malek à Cannes : l’art comme dernier acte

The Man I Love, d’Ira Sachs, arrive sur la Croisette avec le poids de ce qu’il ne dit pas à voix haute la rage, la perte, la beauté fragile de ceux qui ont continué à créer quand tout s’effondrait. Portrait d’un artiste au seuil, le film divise autant qu’il bouleverse.

Il y a des films qui arrivent à Cannes avec l’assurance tranquille de ceux qui savent ce qu’ils valent. The Man I Love est de ceux-là et pourtant il résiste, il accroche, il laisse un malaise qui n’est pas désagréable. À sa première mondiale, la salle s’est levée plusieurs minutes. Rami Malek, 45 ans, les yeux rouges, cherchait ses mots. Un moment où l’on se pince, a-t-il dit. C’était sa première fois sur la Croisette. Ce n’est probablement pas la dernière.

Ira Sachs, cinéaste new-yorkais dont l’œuvre Keep the Lights On, Love Is Strange, Passages tourne depuis vingt ans autour des corps qui s’aiment mal ou trop bien, signe ici son film le plus ouvertement politique. Non pas politique au sens d’un manifeste, mais au sens de quelque chose qui ne peut pas ne pas être dit. The Man I Love se déroule dans le New York de la fin des années 1980, à l’apogée de l’indifférence criminelle de l’Amérique reaganienne face à la crise du sida. Sachs était là. Il était membre d’ACT UP, ce collectif qui enchaînait ses militants à la Bourse de New York pour protester contre le prix de l’AZT, seul médicament alors autorisé. La devise du mouvement Silence Equals Death traverse le film comme une ligne souterraine. Ce n’est pas un film sur l’épidémie. C’est un film fait par quelqu’un qui l’a vécue, et qui a mis quinze ans et six longs métrages à trouver comment en parler.

Le personnage qu’il confie à Malek s’appelle Jimmy George. Acteur, performeur, être de scène et séropositif, sorti d’une hospitalisation d’urgence au moment où s’ouvre le récit. Jimmy vit avec Dennis, son compagnon épuisant d’amour (Tom Sturridge), dans un appartement où arrive bientôt un voisin britannique, Vincent (Luther Ford), dont la présence fragilise ce qui restait d’équilibre. La sœur de Jimmy, Brenda (Rebecca Hall), débarque avec son mari conservateur et son fils, et l’appartement se remplit de ce mélange proprement américain de tendresse familiale et d’incompréhension totale. Pendant ce temps, Jimmy répète une pièce de théâtre expérimental tirée d’un film québécois des années 1970 que personne ne connaît. Il sait, peut-être, que c’est sa dernière fois sur scène.

Ce qui intéresse Sachs et c’est là où le film se distingue de beaucoup de films sur le sida c’est moins la mort que la continuation. Comment on crée encore. Comment on désire encore. Comment on rit, on chante faux, on séduit un voisin, on récite Shakespeare dans son salon à trois heures du matin quand on devrait ménager ses forces. Jimmy cherchait la créativité, l’amour, l’intimité, la joie dans chaque instant, a dit Malek en conférence de presse. Et il sait chanter. Pas aussi bien que Freddie. Mais ça n’avait pas à être parfait.

Car l’ombre de Freddie Mercury plane, évidemment. Malek a failli refuser le rôle pour cette raison précise un performeur charismatique, séropositif, qui chante sur scène : le parallèle était trop évident, le risque de redite trop réel. Ce qui l’a convaincu de continuer, c’est la différence fondamentale entre les deux figures. Mercury était une icône planétaire. Jimmy George est un artiste de downtown Manhattan que ses voisins adorent et que le reste du monde ignore. Il appartient à cette catégorie d’artistes dont Malek parle avec une précision qui sonne juste ceux qui n’atteignent pas le niveau de Freddie Mercury, mais qui ont une abondance de talent, un monde à offrir, et qui trouvent une forme de reconnaissance collective parmi eux, et peut-être que c’est presque aussi gratifiant. Le film veut que ces gens-là ne soient pas oubliés.

Reste la question de la performance elle-même. Les critiques britanniques en particulier celle du Guardian n’ont pas été tendres : trop de Malek, trop insistant, trop conscient de lui-même. Ce reproche n’est pas entièrement infondé. Malek est un acteur dont le style n’appartient qu’à lui l’immobilité soudaine, le regard qui calcule sans en avoir l’air, la façon de prendre de l’espace dans un plan sans bouger. Cela fonctionne avec une mise en scène qui sait le contenir, le contrarier, l’utiliser comme on utilise une matière difficile. Sachs lui fait confiance d’une manière qui, par moments, dessert le film les scènes de performance théâtrale notamment, chaotiques par intention mais épuisantes à regarder, semblent laisser Malek sans autre filet que lui-même.

Et pourtant. Il y a dans ce film des moments qui ne s’oublient pas facilement. Une scène dans un appartement bondé où la sœur de Jimmy chante une vieille chanson irlandaise de comédie musicale avec une maladresse touchante. Un extrait du monologue de la Saint-Crispin dans Henry V, déclamé avec une énergie qui prend par surprise. Talking Heads en fond sonore, et soudain les années 1980 reviennent d’un coup, pas comme un décor mais comme une sensation physique. Sachs est un cinéaste des madeleines involontaires il sait que la mémoire passe par le corps avant de passer par la tête.

The Man I Love concourt pour la Palme d’or, l’une des deux productions américaines en sélection officielle cette année. L’accueil à Cannes a été suffisamment chaleureux pour que l’on parle déjà de trajectoire vers les prix de fin d’année. Ce serait une consécration méritée pour Sachs, dont la carrière a longtemps occupé ce territoire inconfortable entre le cinéma d’auteur et l’industrie trop personnel pour les uns, trop construit pour les autres. Ce serait aussi, pour Malek, la confirmation que son post-Oscar n’est pas une descente mais une continuation plus risquée, moins confortable, peut-être plus honnête.

Ce qui demeure, après le film, c’est moins la performance que l’intention derrière elle. Sachs et son co-scénariste Mauricio Zacharias ont mis quinze ans à trouver comment raconter une époque dont ils sont, disent-ils, des survivants. Ce mot survivant a une résonance particulière dans leur bouche. Pas héroïque. Factuel. Il y avait de la lumière dans cette période sombre, de la création au milieu du deuil, de la joie collective dans l’horreur individuelle. Le film essaie de tenir les deux bouts en même temps. Il n’y réussit pas toujours. Mais l’essai lui-même vaut quelque chose dans un cinéma qui oublie trop souvent que la rage peut être une forme d’amour.

© AP MÉDIA PRESSE — Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation

Photos : Pierre Roigt

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *