Après un premier article publié en amont du défilé, AP MEDIA PRESSE a retrouvé JimmyPaul à London Fashion Week pour revenir, à froid, sur « Roam », sa collaboration avec Pokémon. Entre souvenirs de Game Boy, design postmoderne, héritage indonésien et contraintes de durabilité, le créateur révèle à quel point cette collection est le prolongement direct de son enfance – et non un simple exercice de licence.
De la cartouche rouge au premier article de journal
Quand on lui demande d’où vient sa relation à Pokémon, JimmyPaul ne commence pas par un moodboard, mais par une scène très précise. Il se revoit enfant, glissant la cartouche Pokémon Rouge dans sa Game Boy tandis que la série animée tourne en fond. Sa sœur est à côté de lui, tout aussi fascinée. À cet âge‑là, la frontière entre jeu et réalité est poreuse : il croit sincèrement qu’il pourra devenir Dresseur.
Puis sa mère lui demande d’arrêter de jouer. L’écran s’éteint, l’ennui s’installe. C’est alors qu’il aperçoit une pleine page dans un journal néerlandais consacrée à ce « nouveau phénomène » venu du Japon. Il demande à garder la page. C’est la première fois qu’il lit un journal. Avec le recul, il voit ce moment comme un basculement : Pokémon n’est plus seulement une distraction, mais une porte vers la narration et la construction de mondes.
Roam, dit‑il, n’est rien d’autre que cette obsession d’enfant qui a grandi : le même émerveillement transposé en tissus, en silhouettes et en émotions.
dix mondes, trente pokémon : raconter par silhouettes
Roam repose sur un principe simple et puissant : trente Pokémon favoris, répartis en dix mondes distincts, chacun avec sa propre atmosphère. Plutôt que de reproduire les créatures, JimmyPaul en traduit l’énergie. Il insiste : il ne s’agit pas de cosplay, mais de ressenti rendu portable.
Sur le runway présenté lors de la London Fashion Week, organisée par la British Fashion Council, cela se voit dans des silhouettes qui fonctionnent comme des avatars. Un manteau arc‑en‑ciel de fausse fourrure, gonflé comme un nuage, pourrait être lu comme la matérialisation d’un compagnon de type Fée, à la fois bouclier et doudou. À l’inverse, une mini‑robe en sequins lips, associée à un chapeau peluche démesuré, convoque une énergie plus insolente, presque club kid : la joie d’oser être « trop », comme un Pokémon qui assume pleinement son caractère.
Ce jeu de transformation permet à la collection d’être lisible à plusieurs niveaux. Le fan chevronné repère les échos aux types et aux personnalités ; celui qui ne connaît rien à l’univers peut
simplement se laisser porter par les émotions, de la douceur à la flamboyance.
Togepi et la grammaire memphis : la joie comme structure
Parmi les trente créatures choisies, Togepi occupe une place privilégiée. JimmyPaul explique qu’il voit en lui la synthèse parfaite de l’esprit Memphis, ce mouvement de design italien des années 1980 qui a dynamité les codes modernistes par ses couleurs saturées, ses motifs géométriques ludiques et son refus du sérieux.
Ce n’est pas seulement une question de coquille tachetée ou de palette : pour lui, Togepi est « whimsical, joyful, unapologetically cute », une boule de positivité assumée. Il y retrouve la même rébellion optimiste que chez Memphis : expressive, légèrement ironique, mais profondément intentionnelle. Dans l’un des mondes de Roam, cette filiation se traduit par des volumes sculpturaux et des découpes graphiques qui évoquent autant une bibliothèque postmoderne qu’un manteau. L’émotion devient le vrai motif.
Un autre monde illustre la capacité de la collection à croiser culture personnelle et mythologie pop : celui de Charizard. Dès qu’on l’évoque, JimmyPaul pense à son héritage indonésien. Il se souvient de sa grand‑mère lui racontant les volcans, les éruptions, les paysages transformés et toutes ces histoires de feu presque mythologiques.
Charizard devient alors la passerelle idéale entre ces récits familiaux et l’univers du jeu. Dans Roam, ce lien se matérialise par un look où des tissus et des symboles associés à l’Indonésie se mêlent à la puissance visuelle du dragon orange. Le résultat est une silhouette à la fois intime et spectaculaire, où la lave imaginaire des volcans rencontre l’énergie animée d’un personnage iconique.
C’est, selon lui, l’un des exemples les plus parlants de la manière dont mémoire, culture et pop mythology peuvent cohabiter dans un seul vêtement.
deadstock, règles et créativité : une exubérance responsable
La plupart des looks de Roam sont construits à partir de deadstock, de pièces vintage et de textiles retravaillés. Là où certains verraient une contrainte, JimmyPaul parle de nécessité créative. Il le formule simplement : quand tout est possible, une collection peut devenir infinie. Sans limite claire, il continuerait à ajouter, encore et encore.
La durabilité devient un cadre. Des règles à respecter. Ces règles coupent certaines options, mais obligent à approfondir celles qui restent. La flamboyance de Roam ne vient donc pas d’un accès illimité aux ressources, mais d’un travail de recomposition sur l’existant. Pour lui, ce n’est plus un sujet de débat théorique : la responsabilité doit être intégrée d’office, surtout quand on assume une esthétique aussi pop et saturée. Savoir que cette collection visuellement « too much » ne se fait pas au détriment du réel donne encore plus de poids à chaque silhouette.
ce qu’il veut que vous ressentiez
Dans le dossier de presse de Pokémon, Roam est décrite comme un « voyage immersif » et une « expérience runway tactile et émotionnelle ». Sur ce point, JimmyPaul ne cherche pas la nuance. Quand on lui demande ce qu’il souhaite que le public ressente en traversant les dix mondes, il répond par trois mots : happiness, energy, imagination.
Il ajoute aussitôt qu’il accepte aussi les réactions négatives. Si quelqu’un trouve la collection « ugly, too much or over‑the‑top », cela lui va – tant que la personne ressent quelque chose. Ce qu’il redoute vraiment, ce n’est pas la critique, mais l’indifférence. « The worst thing in fashion is a boring show », confie‑t‑il.
Roam se mesure donc moins en tendances qu’en intensité de réaction. Si le public quitte la salle heureux, choqué, ému, inspiré – peu importe dans quel ordre –, alors la mission est remplie.
au‑delà de la licence : des mondes à porter
À travers cette conversation, une chose devient claire : pour JimmyPaul, Pokémon n’est pas un prétexte marketing, mais un vocabulaire affectif dans lequel il puise depuis l’enfance. Roam n’illustre pas simplement une franchise de plus ; la collection interroge ce que cela signifie de grandir avec un univers partagé par des millions de personnes, puis de le plier à sa propre histoire.
En reliant Game Boy et deadstock, dragons de feu et héritage indonésien, Togepi et Memphis, JimmyPaul propose une manière différente d’aborder la mode de licence. Non pas comme une surface à logo, mais comme un terrain où se rejouent mémoire, identité et responsabilité. Pour AP MEDIA PRESSE, Roam marque un tournant : celui d’une mode pop qui ne choisit plus entre spectacle et profondeur. Une mode qui assume d’être « trop », mais refuse d’être vide. Une mode qui, au lieu de vendre une simple image, vous invite à emporter un monde entier sur vos épaules.
Hayat Adhmi - Fondatrice d'AP Média Presse
Fondatrice et rédactrice en chef d'AP Média Presse, magazine en ligne de référence dédié à la mode, la beauté et la culture. Passionnée par l'univers de la haute couture et des tendances émergentes, offrant une analyse pointue des fashion weeks internationales et des créateurs visionnaires.