Elie Feghali à l’Opéra Garnier
« La Grâce » ou la haute couture libanaise comme acte de foi
Il fallait une audace tranquille, et une vision intacte, pour oser faire du Palais Garnier le théâtre de ses débuts parisiens. À ce jour, aucun couturier libanais n’avait franchi ce seuil. Elie Feghali est le premier. Avec « La Grâce », il ne présente pas simplement une collection il dépose une offrande : à son talent, à son pays, et à cette femme souveraine, libre et de caractère, que ses robes semblent avoir attendue depuis toujours.
Un nom comme une prière
Il y a des titres de collections qui sont des déclarations, d’autres qui sont des manifestes. « La Grâce » est, dans la bouche et dans l’esprit d’Elie Feghali, quelque chose de plus intime encore : un remerciement. « Le talent que j’ai, c’est un don de Dieu », confie le créateur libanais. « J’ai voulu offrir ce nom à cette collection pour remercier le Seigneur de ce don, et le remercier de ce pas que je suis en train de faire. » La grâce, pour lui, n’est pas une esthétique. C’est une dimension spirituelle que chaque pièce est censée incarner une prière cousue fil à fil, brodée point après point, dans les salons dorés du plus grand opéra du monde.
Ce 3 mars 2026, Elie Feghali est entré dans l’histoire : premier couturier libanais à présenter une collection dans l’enceinte de l’Opéra Garnier. Une distinction qui ne lui a pas échappé. « C’est une fierté immense de défiler dans ce monument », dit-il. « Beaucoup de créateurs ont rêvé d’y présenter leur travail. Et moi, je suis le premier Libanais à le faire. » Le poids de cette première résonne dans chaque robe non comme une pression, mais comme une élévation.
Le retour de la grande couture, dans l’écrin qui lui revient
Feghali l’avoue avec une franchise désarmante : si le Garnier l’a attiré, c’est aussi parce que cette salle immense incarne une époque révolue qu’il veut ramener à la vie. « La haute couture telle qu’on la connaissait à l’ère de l’Opéra Garnier, cette couture d’exception, cette précision du geste elle a presque disparu. J’ai voulu en retrouver l’esprit, dans ce lieu chargé d’histoire, pour que nous puissions à nouveau comprendre ce qu’est vraiment la couture. » C’est là toute l’ambition de la collection : non pas copier le passé, mais lui rendre sa dignité dans le présent.
La palette de « La Grâce » est celle de l’âme autant que de l’œil. Le vert végétal, presque minéral, d’une robe fourreau entièrement brodée de cristaux et de sequins un travail d’orfèvrerie qui transforme la surface du tissu en peau lumineuse s’impose comme l’un des moments forts du défilé. Autour du cou, un col doré architectural rappelle que chez Feghali, le bijou est une pièce à part entière, jamais un accessoire secondaire. La teinte « dakhané » — ce gris fumé, couleur de cendre noble revient comme un fil conducteur dans plusieurs silhouettes, conférant à la collection une unité contemplative.
Portraits de femmes : la souveraine, la dramatique, l’indomptée
La femme Feghali est une figure précise, qui n’appartient ni au cliché de la femme forte ni à celui de la femme fragile. « J’aime la femme qui réunit les deux : celle qui a du caractère, qui est sûre d’elle, puissante mais qui n’est pas rigide. J’aime aussi un peu de chaos en elle. Pas trop. » Une femme que le créateur compare, avec un sourire dans la voix, à la regrettée Dalida cette personnalité libre, volcanique et structurée à la fois, que ses robes semblent avoir été faites pour habiller.
On la reconnaît dans chacune des silhouettes qui ont traversé le podium du Garnier. La robe noire à broderies dorées et argentées corsage bustier satiné, jupe évasée en tulle d’une ampleur quasi-théâtrale, gants de dentelle transparente est une déclaration d’autorité absolue. Aux antipodes, la robe rouge carmin, entièrement en satin duchesse avec corsage orné de perles et manches ballon monumentales, convoque une autre femme : ardente, souveraine, incandescente. Le rouge de Feghali n’est pas celui de la provocation c’est celui de la certitude.
Plus troublante encore : la robe en corset de cuir lacé sur jupe de dentelle noire plissée en rayons, ornée de plumes et d’une courte cape en voile de dentelle. Une construction d’une complexité formidable, où la dureté du cuir et la délicatesse de la dentelle ne s’opposent pas elles se complètent, comme les deux visages de la femme que Feghali admire. Et pour clore ce voyage dans les nuances du féminin, l’entrée de la mariée : une silhouette blanche en colonne sobre, surmontée d’une cape-voile monumentale à capuche florale en dentelle brodée de fleurs en relief, qui flotte comme une apparition dans la lumière du Garnier.
L’âme avant le tissu
« Il n’y a pas un tissu particulier il y a un esprit particulier qui circule. » Cette formule d’Elie Feghali pourrait servir d’épigraphe à toute la collection. « La Grâce » ne se définit pas par une matière signature ni par une palette unique : elle se reconnaît à quelque chose d’invisible mais d’immédiatement perceptible une vibration, une intention, la trace d’une main qui a cousu avec conviction. Les perles et cristaux qui semblent jaillir des surfaces comme des éclats de lumière, le « kharz mtatayir » cette broderie en vol, dispersée comme des étoiles sur le tissu , sont la signature visuelle d’une collection qui refuse de se laisser résumer.
En acceptant cet écrin immense que lui offrait le Garnier, Elie Feghali a pris un risque calculé : celui de mesurer son travail à la grandeur d’un lieu qui n’excuse rien. Il en est sorti avec grâce le mot s’impose, inévitable. Beyrouth a envoyé l’un de ses fils les plus doués porter un message de beauté dans la capitale mondiale de la mode. Ce message a été reçu. Maintenant, Paris attend la suite.
AP MEDIA PRESSE — Paris Fashion Week, Haute Couture Printemps-Été 2026



























