À Londres, la collection « Family Bizness » transforme les souvenirs d’Odesa, les mères débordées et les vêtements partagés en manifeste de mode intime et rebelle.
Il y a des défilés que l’on traverse, et d’autres qui s’inscrivent dans la mémoire comme un souvenir de famille. Celui de Natasha Zinko, présenté sous les arches de Waterloo, appartient à cette deuxième catégorie : un moment de mode où l’émotion déborde des silhouettes pour se déposer sur chaque regard, chaque pas, chaque geste. Née en Ukraine et installée à Londres, la créatrice plonge avec « Family Bizness » dans un territoire intime : celui de l’Odesa post-soviétique de son enfance, des marchés saturés de vie, des vêtements qui circulent d’un corps à l’autre. Ici, pas de glamour figé, mais une beauté forgée dans le désordre du quotidien, dans ces minutes volées où l’on s’habille en courant après un enfant, un travail, un rêve.
Sur le podium, les mannequins avançaient parfois un enfant sur la hanche, comme une extension naturelle de leur silhouette. L’image, simple, devenait manifeste : la maternité ne reste plus en coulisses, elle occupe la scène. Zinko fait entrer la famille entière dans le cadre — parents, enfants, amis — et confirme ce qu’elle répète en souriant : ici, tout est vraiment une affaire de famille. « Je me sens très bien. On préparait ce défilé depuis tellement longtemps et… je le sens, on l’a fait. L’équipe est formidable, le casting, les mannequins, tout le monde. C’est un business de famille. J’ai adoré que Mel soit là avec sa fille, mes parents étaient présents aussi, et mon fils faisait la musique. Pour moi, tout se rejoint : c’est vraiment une affaire de famille », confie-t-elle en backstage.
Le langage de Zinko reste fougueux, mais se teinte ici d’une tendresse presque nostalgique. Les pantalons de tailleur se retournent, se recousent, se tordent pour devenir des robes sculpturales. Les chemises boutonnées refusent la ligne droite, les blazers se fendent et se recomposent dans une imperfection assumée, comme des vies recousues à la va-vite, mais qui tiennent bon. Les références domestiques se hissent au rang de manifeste : cuir embossé aux hanches exagérées, gants de four à fleurs, cache-cous imprimés de fruits. Ailleurs, des nappes deviennent robes portefeuille, des maillots de basket mutent en uniformes de cuir, la lingerie en dentelle sort de l’ombre et s’impose comme couche structurante essentielle. Les cartons d’expédition scotchés, les cabas détournés et les sacs en papier réemployés ponctuent le défilé comme autant de clins d’œil à une enfance où l’on ne jette rien et où tout peut servir, encore.
« J’ai grandi dans l’Ukraine post-soviétique, dans une atmosphère assez similaire à celle de la famille de la série Shameless que je regardais. On n’avait pas grand-chose, alors on partageait : quelqu’un portait tes vêtements, tu portais ceux de quelqu’un d’autre. Aujourd’hui on appelle ça l’upcycling, mais à l’époque, c’était juste survivre. C’est comme ça que j’ai appris que je pouvais faire beaucoup de choses avec mes mains et avec ma tête », raconte-t-elle. Cette mémoire de la débrouille irrigue chaque look : l’upcycling n’est pas un effet de mode, mais un réflexe de survie transfiguré en geste esthétique.
Au milieu de ce ballet familial, une image a électrisé la salle : Mel B, icône pop et mère avant tout, défilant aux côtés de sa fille. Plus qu’un simple cameo de célébrité, la scène ressemblait à un chapitre ajouté au roman familial de Zinko. Mère et fille, côte à côte, dans ce tunnel de street art où les murs respirent encore la peinture fraîche, donnaient l’impression d’entrer dans le portrait de famille que la créatrice dessine depuis des années. Autour d’elles, le casting mixait générations, corps et énergies, comme si le vestiaire Zinko devait se vivre en tribu plutôt qu’en solo, avec des pièces prêtes à être échangées, réappropriées, superposées selon l’humeur.
Dans les coulisses, l’atmosphère prolongeait le récit. La créatrice rayonnait, entourée de ses parents, de son fils aux platines, de son équipe rapprochée. Il ne s’agissait plus seulement d’un show de London Fashion Week, mais d’un moment de vie mis en lumière. Là où d’autres revendiquent la famille comme storytelling, Zinko l’habite littéralement, jusqu’au moindre détail du son, du casting, des cartons recyclés. Elle rappelle ainsi que la vraie luxuriance ne tient pas au nombre de sequins, mais à la densité d’histoire que portent les vêtements. « Family Bizness » n’est pas seulement une collection, c’est un album de souvenirs tissé dans des matières récupérées, des gestes de survie devenus gestes de style, des silhouettes qui savent que la beauté se construit souvent avec ce que l’on a déjà sous la main.
Par AP MEDIA PRESSE — London Fashion Week, Automne/Hiver 2026-27




















