Ryunosuke Okazaki “005” : Prières sculpturales Tokyo FW 2026

8 vues
⏳ Temps de lecture : 3 minutes |

RYUNOSUKE OKAZAKI “005” AH 2026-27

005 : La prière descendue dans le présent

Certaines collections se regardent. D’autres se ressentent longtemps après, comme une prière que l’on n’a pas prononcée mais qui demeure. <005> de Ryunosuke Okazaki est de cette seconde nature. Le 20 mars 2026, à Rakuten Fashion Week Tokyo, présenté pour la première fois depuis quatre ans sur le runway, <005> marque une étape décisive dans l’évolution de RYUNOSUKEOKAZAKI. Un retour sans préambule, sans bruit médiatique excessif. Juste des formes radicales, silencieuses, bouleversantes.

Né à Hiroshima en 1995, Ryunosuke Okazaki obtient sa licence au Department of Design de la Tokyo University of the Arts en 2019, puis son master au Graduate School of Fine Arts de la même université en 2021. Il fonde sa marque RYUNOSUKEOKAZAKI en 2018 avec une conviction rare : ne jamais dessiner avant de créer. Pas de blueprint, pas d’algorithme. Ses collections naissent d’un dialogue direct avec la matière une écoute du corps, de la texture, de l’espace entre les deux. Finaliste du LVMH Prize 2022, il s’impose rapidement comme l’une des voix les plus singulières de sa génération. Aujourd’hui, ses pièces intègrent les collections permanentes du Victoria & Albert Museum de Londres, du Metropolitan Museum of Art de New York, du D+Museum de Shenzhen, et de la Tokyo University of the Arts. En septembre 2025, son exposition solo “JOMONJOMON” au V&A consacre définitivement sa stature internationale.

La prière comme état intérieur

Pour comprendre <005>, il faut comprendre ce qu’Okazaki entend par prière. Non pas un acte religieux, ni un rituel codifié. Plutôt une présence quelque chose qui habite le corps, qui demeure. Si même les émotions que nous portons silencieusement dans les instants ordinaires peuvent devenir prière, alors ce n’est pas tant “je prie” que “la prière réside en moi”. Depuis ses débuts, la marque explore cette conviction collection après collection. Des collections <000> à <003>, la prière était positionnée hors du temps universelle, abstraite. Avec <004>, présentée les 5 et 6 septembre 2025 sous forme d’exposition sur invitation à Rodin, Daikanyama, Tokyo, la marque tournait son regard vers la terre et les formes de parenté humaine. Avec <005>, Okazaki franchit un seuil : “J’ai le sentiment que la prière est descendue dans le présent, dans l’individu.” Le sous-titre “Talk About the Habit” est laissé délibérément indéfini : il pointe à la fois vers le savoir accumulé dans les mains du créateur, et vers les habitudes, tendances et présupposés que chacun d’entre nous a absorbés en soi.

Formes rayonnantes, corps en mouvement

Ce qui frappe d’abord, c’est l’architecture. Les robes-sculptures en velours et matières stretch formes familières dans l’univers de RYUNOSUKEOKAZAKI coexistent avec des robes dites “norme”, actes d’auto-rumination sur les collections passées. C’est comme si quelqu’un observait le vêtement et la parure de l’humanité, les traçant avec soin depuis l’extérieur. Une méditation sur l’authenticité et l’imitation commence à animer la collection : un traçage qui se trace lui-même.

Des demi-cercles irradient du buste. Des pics courbes s’élèvent des épaules et des hanches. Des volumes multidirectionnels cartographient l’émotion en trois dimensions. Les distorsions subtiles sur satin et velours soulignent la fragilité du corps sous l’armure. Des collants second-skin, épousant la forme de chaque jambe, sont imprimés d’images agrandies de tissus et de denim leurs trames et distorsions préservées. Dans certains looks, des mains glissent vers des poches inexistantes : des gestes vaguement humains, presque familiers, laissent une instabilité tranquille se glisser dans le langage visuel.

Pour la première fois, la marque introduit des pièces à motifs. Rose, python et léopard produits par la technique artificielle de l’impression portent les traces du vivant copié, façonné, porté sur le corps. Ce choix marque le premier pas décisif de la marque vers le motif imprimé. Checks et rayures tracent quant à eux la société humaine : marqueurs de communauté, d’identité, d’appartenance. <005> contient les deux.

De la prière au tumulte urbain

Vu en live, ces pièces ne défilent pas elles avancent, habitent l’espace, le revendiquent. Les accessoires, co-créés avec le sculpteur Ittetsu Tsuji, ajoutent une dimension sculpturale supplémentaire. Cuirs et fourrures mêlent le réel et le faux sans hiérarchie. Pièces statuaires et looks “norme” coexistent, détachés de toute culture, époque ou code stylistique spécifique. C’est précisément cette indétermination qui perturbe la séquence narrative et déstabilise ce qui s’est inconsciemment durci en sens commun.

En sortant du défilé et en replongeant dans les rues de Tokyo, la collection prend une dimension supplémentaire. Non pas parce qu’elle chercherait à s’y intégrer mais parce qu’elle révèle, par contraste, tout ce que la ville a normalisé, compressé, uniformisé. Pour Okazaki, découvrir la forme par les mains, en dialogue avec la matière, reste un acte silencieux mais inébranlable. Et à sa façon retenue, c’est aussi un refus de tout ce qui cherche à contaminer l’esprit.

Des œuvres qui ne cherchent pas leur place dans le monde. Elles le forcent à se déplacer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

📋 Sommaire