YOHEI OHNO Automne-Hiver 2026–27
Ohno : le palais cousu d’obsessions
Vingt ans hanté. Deux ans muet. Tokyo s’ouvre : un palais.
Il y a des créateurs qui s’inspirent. Et il y a Yohei Ohno, qui est habité. Depuis vingt ans, une présence impérieuse traverse sa vie sans se laisser nommer une collision survenue à l’université, si violente dans sa douceur qu’elle l’a arraché à l’académie du jour au lendemain. Pas un choix raisonné. Une nécessité. Deux décennies plus tard, cette présence n’a pas disparu : elle s’est faite collection.
“Ideal Palace” voilà ce qu’Ohno pose sur la table après deux ans de silence runway. Pas un comeback. Une fondation. Le Palais Idéal de Ferdinand Cheval lui a fourni le miroir : ce facteur de Hauterives qui, ayant trébuché sur une pierre en 1879, passa trente-trois ans à bâtir seul un monument que personne ne lui avait commandé. “The work of a giant, by a single peasant” ses propres mots gravés dans la pierre. Ohno les a lus. Il a reconnu l’embarras familier de celui qui construit sans validation, sans audience, poussé par quelque chose qui dépasse la raison. Errant entre le réel et le fantasme, ramassant et empilant depuis vingt ans. Avec l’entêtement des pierres.
La collection s’ouvre sur une robe longue blanche entièrement recouverte de tissu needle punché surface effilochée, dense, presque minérale, quelque part entre la fourrure et le tapis persan projeté dans le futur. Dessous, par transparence, des motifs tartan et des signes graphiques apparaissent comme des strates géologiques sous la glace. La matière ne décore pas : elle sédimente. Aux pieds, les “PRISM REVERSE” premières sneakers de la maison, co-développées avec THREE TREASURES, chunky et prismatiques posent d’emblée la friction qui irriguera toute la collection : le sculptural contre le quotidien, la lenteur contre l’usage.
Charles James hante la structure en profondeur. Ohno l’admire non pour le glamour mais pour l’obsession mécanique cette façon de traiter le patron comme un problème de physique autant que de beauté. La construction jamesienne traverse la collection comme une colonne vertébrale invisible : dans la tenue des bustes, dans ces jupes dont le galbe naît directement du contour d’un patron de corsage. L’outil devient silhouette. La méthode devient forme. Une série de tricots, elle, naît d’une observation presque enfantine : la forme d’une chaussette drapée sur un corps miniature, agrandi, traduit en vêtement. Ce qui en résulte défie toute catégorie des épaules qui semblent avoir glissé par accident, des volumes trouvés plutôt que dessinés. Des chemises d’hommes déconstruites et recousues en blouses. Des jupes dont la beauté étrange naît du périmètre exact d’un patron de corsage. Ici rien ne se perd. Tout mue.
Le tissu, dans cette collection, est un imposteur. Les trompe-l’œil comptent parmi les propositions les plus déstabilisantes du défilé : des tops et des jupes imprimés de l’image hyper-réaliste d’un jean ordinaire, d’un pull à motif neige vêtement sur vêtement, réel sur réel, jusqu’au vertige complet. On ne sait plus ce que l’on regarde. C’est exactement là qu’Ohno opère : au point de bascule entre le familier et l’inconnu.
Une jupe en satin jaune pâle, fluide et presque liquide, surgit sous une veste oversize gris anthracite aux revers tombants, ses poignets et chevilles ornés de découpes florales en relief entre origami et botanique sauvage. La tension entre la structure de la veste et l’abandon de la jupe n’est jamais résolue : elle est entretenue, comme une conversation que l’on choisit délibérément de ne pas conclure. Plus loin, un t-shirt rose poudre en satin oversize rencontre une jupe jacquard foncé à motifs floraux, bordée de plumes noires effilochées collision entre la douceur et l’opacité, le féminin attendu et quelque chose de plus nocturne, de plus dense. Les matières bondées prolifèrent de feuilles découpées au laser : le tissu comme terrain d’expansion végétale, la peau qui déborde sur elle-même.
Cette saison signe une étape historique pour la maison : le 3711 Project jusqu’ici mené en parallèle entre officiellement dans la collection. Les tanmono, ces rouleaux de tissu kimono en deadstock, sont intégrés sans folklore ni révérence postale. Ohno n’exhibe pas le kimono : il l’absorbe, le digère, le restitue méconnaissable. Les motifs kasuri cet ikat japonais où le fil résiste à la teinture pour créer l’irrégularité du motif, le dessin né de l’accident réapparaissent en prints contemporains, débarrassés de leur contexte mais fidèles à leur logique profonde : l’imperfection comme système. La technique flocking “Pile Covered” apporte une densité veloutée, presque animale, à des silhouettes qui semblent légères une contradiction tactile que le corps ressent avant que l’œil la comprenne.
Ohno n’a pas édifié seul. Comme Cheval choisissait ses pierres une à une, il a sélectionné ses complices avec la même exigence non pour le buzz ou le commerce, mais pour une approche strictement pure de ce qu’il nomme la “beauté inconnue.”
Yuka Mori a peint sur tissu des pensées en couleurs inexistantes teintes sans nom, sans nuancier, sans précédent botanique. Sakura Sugiyama a tufté point par point le portrait de deux femmes sur tissu bleu, un visage fondu dans la matière qui s’impose progressivement comme une présence : peau sur peau, portrait porté. H.at a sculpté des casquettes en feutre de laine aux découpes distordues, laissant apparaître un œil, une pupille noire qui regarde sans regarder le regard du rêve, factice et saisissant, leitmotiv obsessionnel du défilé. LASTFRAME a retissé à la main la silhouette-ballon de rugby iconique de la maison en sac tricoté : une autocitation sans nostalgie. Et as for me a fabriqué des bagues à partir de verres à vin déformés le quotidien tordu jusqu’à devenir bijou. Ohno en miniature.
La robe courte en lainage ivoire aux épaules structurées et à la jupe évasée impose sa forme dans la sobriété la plus absolue : buste tenu, épaules carrées sans dureté, jupe qui s’ouvre à chaque pas avec une générosité contrôlée. C’est élégant d’une façon qui n’appartient qu’à lui. La robe à volants étagés en satin rose poudre, imprimée de tourbillons orangés et mauves en dégradé, relève d’une autre ambition : sculpture en mouvement, couches qui se soulèvent à chaque enjambée pour révéler leur propre architecture intérieure. Elle ne se porte pas elle s’habite.
Le manteau-robe bleu Klein, dont le buste entier se déroule en volutes de tissu compressé aux épaulements monumentaux, est le sommet sculptural de la collection. On ne regarde plus un vêtement : on regarde une forme architecturale avec un corps dedans. La robe-cape cobalt issue de la collaboration avec Sakura Sugiyama portant en négatif un visage féminin fondu dans la feutrine est le moment où la mode cède à autre chose. Quand on réalise ce que l’on regarde, la pièce bascule : ce n’est plus un vêtement, c’est un portrait vivant.
La robe trapèze rose bonbon en feutrine épaisse, constellée de miroirs de toutes formes ronds, carrés, en forme de miroir à main pose la question de la vanité avec un humour parfaitement sérieux. Le pull rouge brique aux épaules cassées sur jupe midi blanche asymétrique démontre qu’Ohno n’a besoin de rien de plus que la forme juste : pas de superflu, la conviction à l’état pur. Et la robe en feutrine blanche effilochée aux épaules, prolongée par une traîne en tissu gaufré qui se déploie au sol comme une vague figée dans le temps, résume en un seul look ce que cette collection aura été : une accumulation patiente de gestes vrais qui finissent par former un monde.
Cheval pierre. Ohno fil. Vingt ans de hantise cousus dans le tissu. Deux ans de silence fondateurs. Le 3711 Project n’est plus en marge il est la collection. Les tanmono, le kasuri, le flocking ce sont les fondations, pas les ornements. Ce qu’Ohno présente cette saison n’est pas un retour. C’est la preuve qu’il n’est jamais parti. Qu’il a empilé, là où personne ne regardait. Et que les empilements vrais finissent toujours par former des palais.
























