Barry X Ball à Venise : sculpter le temps entre Michel-Ange et 3D

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Barry X Ball : quand la pierre pense

Dans la Basilique San Giorgio Maggiore, vingt-trois sculptures de Barry X Ball confrontent cinq siècles d’histoire de l’art à la rigueur du scan 3D. Entre onyx iranien, argent massif et fraisage à commande numérique, l’artiste new-yorkais pose une question simple et vertigineuse : qu’est-ce que sculpter veut encore dire ?

Courtesy of Barry X Ball

Il y a des œuvres qui n’ont pas besoin de contexte pour agir. Celles de Barry X Ball font partie de ces rares objets qui imposent leur présence avant que l’œil ait eu le temps de chercher une explication. Dans la Basilique San Giorgio Maggiore, sur l’île du même nom en face de la place Saint-Marc, vingt-trois sculptures occupent l’espace et la lumière rasante de la lagune, en entrant par les hautes fenêtres palladiennes, semble avoir été calibrée pour elles. Pas d’adaptation. Une coïncidence trop précise pour en être une.

Photo: Francesco Allegretto

Ce que Ball fait depuis vingt ans et que The Shape of Time rend visible avec une clarté rare c’est exactement cela : il pose une question matérielle à l’histoire de l’art, et attend de voir si l’histoire tient bon. Sa méthode est d’une rigueur de code source scan 3D, remodélisation paramétrique, fraisage à commande numérique avant que la main intervienne et décide ce que la machine ne peut pas trancher. Le résultat n’est ni reproduction ni réinterprétation au sens romantique du terme. C’est autre chose : une collision entre deux temporalités, deux logiques de fabrication, deux façons d’entendre ce que « sculpter » peut vouloir dire. C’est dans ce no man’s land que la sculpture de Barry X Ball existe et qu’elle devient, pour qui la regarde, une question sur le temps lui-même.

Courtesy-of Barry X Ball

La pièce la plus troublante de l’exposition est peut-être la moins spectaculaire à première vue. Pietà reprend la Pietà Rondanini de Michel-Ange, cette sculpture que le vieux maître n’a jamais terminée et qui garde, précisément pour cette raison, quelque chose d’inachevé dans le sens le plus littéral du mot : les corps se fondent, les bras restent à peine dégagés de la masse, la pierre n’a pas encore décidé de laisser partir les formes. Ball a scanné l’original en 2011. Il l’a ensuite coulé dans un onyx iranien aux veines translucides, resserrant les proportions jusqu’à obtenir une forme presque abstraite, oblongue, qui tourne légèrement sur elle-même. Ce qu’on lit dans cette pièce, c’est le temps lui-même deux gestes de fabrication séparés par cinq siècles, superposés dans un même objet.

Courtesy-of Barry X Ball

À l’autre bout du registre, le Pape Saint Jean-Paul II impose une tout autre présence. Douze ans de travail, de l’argent massif et de l’or 18 carats. La silhouette se découpe avec une netteté presque agressive contre les stalles en bois sombre de la basilique. Ball était protestant fondamentaliste dans son enfance. Il l’a dit lui-même. Qu’il ait consacré douze ans à sculpter un pape catholique en matières précieuses dit quelque chose sur ce que la pratique artistique peut faire à une biographie.

Courtesy-of-Barry X Ball

Les Mirrored Buddha Herms déstabilisent autrement. Des bouddhas taillés dans une pierre ancienne, dont les surfaces polies captent et fragmentent la lumière de la nef en éclats froids posés sur des socles dorés à la géométrie si précise, si extraterrestre dans cet espace baroque, qu’ils évoquent un module d’atterrissage lunaire. L’échelle est délibérément ambiguë : trop grands pour être des objets de dévotion privée, trop contenus pour dominer l’espace. Ball note que les visiteurs se divisent entre ceux qui y voient un atterrissage et ceux qui y voient un décollage. Cette hésitation n’est pas anodine. Elle dit quelque chose sur la façon dont Ball pense la transcendance : non comme une direction unique, mais comme un mouvement dont le sens reste à déterminer.

Courtesy-of- Barry X Ball

La communauté bénédictine de San Giorgio travaille depuis plusieurs années à tisser des liens entre vie monastique et art contemporain. Le résultat, ici, n’est pas une récupération spirituelle de l’art, ni une mise en scène pieuse. C’est quelque chose de plus honnête : un lieu qui accepte d’être regardé autrement, et un artiste qui accepte d’être regardé par le lieu.

The Shape of Time restera ouverte jusqu’au 22 novembre 2026. Ce titre, Ball ne l’a pas choisi par hasard. Le temps, ici, n’est pas une abstraction. Il est dans la matière dans le grain de l’onyx, dans l’épaisseur de l’argent, dans le fichier numérique qui précède le geste de la fraise. Et la vraie question que l’exposition laisse dans les mains du visiteur, c’est celle-ci : à quel moment l’outil pose-t-il, et à quel moment est-ce l’artiste qui décide d’arrêter ?

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