Le bijou qui fait le vêtement : les défilés printemps-été 2026

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Le bijou qui fait le vêtement

Il y a dans l’histoire du bijou de mode une scène fondatrice que l’on aime raconter, peut-être parce qu’elle ressemble moins à un geste de créatrice qu’à une intuition de corps. Nous sommes à la fin des années 1960. Elsa Peretti pousse la porte d’une brocante new-yorkaise et s’arrête devant un minuscule vase. Un objet sans valeur, presque rien. Mais quelque chose dans ses proportions la façon dont il tient dans la paume, dont il appelle à être porté plutôt que posé déclenche une évidence. De cette rencontre naît son premier bijou : un petit flacon d’argent suspendu à un cordon de cuir, prévu pour recevoir une fleur unique. Il apparaît sur le podium new-yorkais de Giorgio di Sant’Angelo en 1969 et ouvre un langage qui ne se fermera plus.

Ce que Peretti comprenait mieux que la plupart, c’est que le bijou n’est pas un accessoire. Il est une décision. Il prolonge le vêtement là où le tissu s’arrête, ou le contredit, ou l’intensifie. Il ne décore pas il formule. Ses créations pour Tiffany & Co. manchettes épousant l’arrondi d’un os, pendentifs en forme de haricot, volumes organiques qui semblent moulés sur un geste plutôt que dessinés ne ressemblaient à rien d’existant. Elles faisaient la silhouette, selon la formule d’un directeur de département joaillerie chez Sotheby’s, qui ajoutait qu’elle avait été le lien entre le bijou et la mode. Une phrase juste. Tiffany & Co. continue de rééditer ses pièces depuis plus d’un demi-siècle, ce qui suffit à dire à quel point ce lien tient.

L’histoire de la mode est traversée par cette intuition que le faux bijou, le bijou fantaisie, la pièce construite en matériaux non précieux, peut porter autant que le solitaire. Yves Saint Laurent le formulait sans ambiguïté dès 1998 : il aimait les faux bijoux. Il ne s’en excusait pas. Dorures, strass, cristal de roche, laque, coquillages, corail autant de matières qui entraient sur ses podiums avec une liberté totale, orchestrées pendant trente ans par Loulou de La Falaise, dont la sensibilité reste l’une des plus indéfinissables de la couture française. Ni joaillière, ni styliste exactement mais la personne qui savait quel bijou ferait basculer un vêtement d’un état à un autre. Son héritage continue. Anthony Vaccarello cultive ce même goût pour l’ornement qui ne se dissimule pas : ses accumulations brillantes, ses longues boucles effleurant le cou chargées de cristaux épais comme des blocs de glace, prolongent une tradition du spectaculaire qui n’a jamais quitté Saint Laurent.

Jean Schlumberger appartient à cette même généalogie de créateurs ayant refusé la frontière entre bijou et couture. Avant de devenir un nom de Tiffany & Co., il commence en 1937 en dessinant pour Elsa Schiaparelli clips arlequin, broches oiseaux de paradis, colliers nœuds qui appartiennent aujourd’hui aux grandes expositions muséales. Plus tard, les pièces sculpturales de Shaun Leane pour Alexander McQueen plumes, pointes, métal tendu, dramatisme pur atteignent un statut comparable. Un serre-tête d’argent hérissé d’épines, la Silver Crown of Thorns Headpiece créée pour le défilé Dante (automne-hiver 1996-1997), s’est vendu à environ 137 500 dollars en salle des ventes. Le bijou de défilé, quand il est juste, devient une œuvre qui outlive la saison. Il y a aussi les dix ans d’Elie Top pour Alber Elbaz chez Lanvin pièces éclectiques, audacieuses, qui ne ressemblaient à rien d’autre et que l’on continue de regretter chaque fois que l’on revoit les archives.

Ce fil celui d’un bijou de défilé qui ne se contente pas d’illustrer, mais de décider traverse jusqu’aux podiums d’aujourd’hui. Chez Saint Laurent, les volumes des blouses à nœud et des robes de taffetas appelaient des boucles d’oreilles en croix chargées de perles et de pampilles une référence directe à l’attachement du fondateur pour les croix en métal martelé et les cabochons de résine colorée. Le bijou ne complétait pas la tenue : il en révélait la logique interne. Chez Schiaparelli, Daniel Roseberry est allé chercher plus loin encore, du côté d’un diadème directement inspiré de la tiare de l’impératrice Eugénie, dérobée au Louvre quelques mois plus tôt. La pièce, portée par Teyana Taylor, était inséparable de ce contexte convoquer l’image d’une parure impériale volée n’était pas anodin. Dans ces collections, le bijou se comporte moins comme un accessoire que comme une architecture.

Jonathan Anderson a choisi une autre voie pour ses débuts chez Dior. Des manchettes en résine imprimée en 3D, à l’apparence minérale, enfermant chacune un cristal semblant flotter en suspension. La matière comme terrain d’expérimentation plutôt que comme hommage une façon de dire que le bijou peut aussi être un laboratoire, fidèle à un vocabulaire entre illusion, artisanat et technologie que le créateur porte depuis longtemps.

PHOTO CHANEL

Chez Chanel, Matthieu Blazy travaille avec Goossens, l’atelier d’orfèvrerie historique de la maison, fondé pour traduire en métal les intuitions de Gabrielle Chanel et qui a aussi œuvré pour Yves Saint Laurent, Thierry Mugler et Cristóbal Balenciaga pour réinterpréter les symboles fondateurs : le camélia, les astres, les talismans, les épis de blé. Ce dernier motif n’est pas une décoration. Gabrielle Chanel est née en août, au moment des moissons, et une table en blé doré façonnée par Robert Goossens occupe encore son appartement de la rue Cambon. Blazy ne cite pas Chanel il l’habite. Ses corsages plume monumentaux, ses boucles d’oreilles étoilées, ses colliers chaîne ponctués d’or végétal sont une archéologie du désir qui se porte.

Parmi ses créations les plus inattendues de la saison, une paire de boucles d’oreilles a circulé bien au-delà des comptes-rendus de mode : de petits poussins en résine jaune nichés dans des maisonnettes couvertes de strass, aperçus sur Ayo Edebiri lors du London Film Festival l’automne dernier. Drôles. Précis. Libres. On peut y projeter mille lectures l’enfermement, les commencements, la légèreté comme position esthétique mais leur force tient peut-être justement dans ce que le bijou autorise, que le vêtement n’autorise pas toujours : faire sourire sans perdre en intelligence.

Chez Chloé, des colliers torque en forme de tulipe métal torsadé, émail inspiré de la porcelaine de Delft fermaient une saison placée sous le signe du bijou qui assume son propre poids. Poétiques. Sculpturaux. Libres dans leur référence. Elsa Peretti, dit-on, les aurait aimés d’instinct. Ce n’est pas un hasard si ce nom revient toujours. Elle était celle qui avait compris que le bijou n’embellit pas la silhouette il la décide.

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