Il n’y avait pas de podium. Il y avait une plage peinte sur un mur, une planche de surf logotypée dans un coin, et le siège parisien de la maison transformé, le temps d’une présentation, en souvenir de vacances. agnès b. ne montre pas sa collection homme printemps-été 2027 elle la fait habiter un lieu qui lui ressemble. Le refus du défilé classique n’est pas un choix de circonstance. C’est une continuité.
Ma première rencontre avec la maison remonte à Tokyo, dans l’enceinte de l’ambassade de France, pour un défilé pensé comme une conversation entre deux territoires 52 silhouettes qui déroulaient, l’une après l’autre, une certaine idée de la France racontée sans en forcer les signes. Une marinière portée avec insolence sur un legging noir, un bicorne qui convoquait Napoléon sans jamais verser dans le costume d’époque, une chemise à jabot ancienne réinventée en col contemporain, un manteau beige à la coupe militaire qui semblait sorti d’un autre siècle sans jamais s’y enfermer. Rien n’imitait l’Histoire. Tout la traversait, au passage, avec une retenue qui n’appartient qu’à agnès b.
Ce qui frappe d’abord dans la collection SS27, c’est la manière dont le tailoring se délite volontairement. Les costumes en lin rayé, signature historique de la maison, perdent leur rigidité sans perdre leur tenue une veste qui garde sa structure tout en acceptant le froissement, comme si le vêtement avait déjà vécu la chaleur qu’il annonce. À Tokyo, la discipline se lisait dans la construction du défilé lui-même : un enchaînement presque musical de 52 looks, où chaque silhouette réajustait légèrement la précédente, où le bicorne d’un look répondait à la marinière du suivant. À Paris, cette rigueur se cache derrière un vocabulaire plus relâché on circule entre les vêtements plutôt que de les voir défiler, mais l’exactitude de l’ajustement reste la même.
Pour comprendre cette désinvolture précise, il faut remonter à une trajectoire qui n’a jamais séparé le vêtement de la vie qui va avec. Agnès Troublé naît à Versailles en 1941, passe par les Beaux-Arts, puis entre dans la mode par un biais qui n’a rien d’anodin : la rédaction chez ELLE, où elle apprend le vêtement comme langage de presse avant de le dessiner elle-même pour Dorothée Bis ou Pierre d’Alby. En 1973, le nom se fixe un B emprunté à son premier mari, l’éditeur Christian Bourgois. Deux ans plus tard, la boutique de la rue du Jour ouvre aux Halles et installe une sobriété qui n’a jamais quitté la maison : une mode simple, précise, qui ne cherche pas à en imposer.
Cette précision-là traverse exactement la collection SS27. Les chemises à micro-imprimés racontent une histoire qu’on ne voit qu’en s’approchant, un paysage de plage réduit à l’échelle du tissu un geste discret, presque privé, qui rappelle que chez agnès b., le détail n’a jamais eu besoin d’être crié pour exister. Le cardigan-pression de 1979, toujours présent dans les collections actuelles de la maison, procède de la même logique : un vêtement pensé pour durer dans le quotidien, pas pour frapper sur un podium.

Puis viennent les tee-shirts tie-dye, presque enfantins dans leur exécution, et les salopettes utilitaires qui ramènent le vestiaire vers quelque chose de plus brut. C’est là toute la tension de cette collection : elle avance entre le lin raffiné et le coton de travail, entre l’élégance qui ne se prend pas au sérieux et le pratique qui refuse d’être négligé une tension qu’on retrouve, à une autre échelle, dans la manière dont la créatrice a toujours tenu ensemble commerce et art, de la galerie du Jour à la Fondation Tara Océan, cofondée avec son fils Étienne Bourgois pour la recherche sur le milieu marin.
Une maison qui pense l’océan comme sujet scientifique choisit difficilement de le représenter en toile de fond spectaculaire elle préfère le suggérer, presque en passant, dans un imprimé qu’on ne remarque qu’en s’attardant. C’est la même discrétion qui, à Tokyo, habillait Napoléon d’un bicorne plutôt que d’un uniforme complet.
agnès b. ne cherche pas à réinventer l’été masculin. Elle cherche à le rendre juste un vestiaire qu’on enfile sans y penser, précisément parce qu’il a été pensé pour ça, par une créatrice qui n’a jamais eu besoin de démonstration pour affirmer ce qu’elle sait depuis Versailles, depuis ELLE, depuis la rue du Jour. Reste une question, peut-être la plus intéressante : à quel moment un vestiaire décontracté cesse-t-il d’être un style pour devenir une manière de vivre ? agnès b. semble avoir depuis longtemps répondu sans jamais le dire trop fort.
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Photo : Courtesy agnès b


























