Entre artisanat, couture, vêtement fonctionnel et nouvelles circulations asiatiques, la Rakuten Fashion Week Tokyo printemps-été 2027 a confirmé la vitalité d’une scène où les maisons indépendantes développent encore une écriture propre.
De yoshiokubo à KHOKI, six noms dessinent une saison attentive au geste, à la transmission et au récit.
La Rakuten Fashion Week Tokyo printemps-été 2027 s’est tenue du 31 août au 5 septembre 2026. Le bilan officiel fait état de 27 collections : 24 défilés de créateurs dont quatre premières participations et trois partnership shows. Neuf participants internationaux figuraient au programme, confirmant l’ouverture croissante du rendez-vous tokyoïte aux échanges régionaux et aux scènes créatives voisines. Le détail des dates et des participants reste consultable dans le calendrier de la Rakuten Fashion Week Tokyo printemps-été 2027.
L’édition ne se résumait pas à une esthétique dominante, mais à la coexistence de plusieurs façons de fabriquer, montrer et faire circuler le vêtement : la fonction chez yoshiokubo, la couture chez ANNA CHOI, la mémoire culturelle chez Charinyeh, l’artisanat de la maille chez pillings, la transmission chapelière chez Haute Mode Hirata, le vestiaire hybride chez KHOKI.

Ces six maisons ne travaillent ni à la même échelle ni depuis la même histoire. Certaines s’appuient sur un atelier installé depuis plusieurs décennies ; d’autres viennent de franchir une nouvelle étape sous leur propre nom. Ensemble, elles donnent à voir une Fashion Week où l’histoire d’une maison, le rythme de son atelier et sa manière de se présenter comptent autant que l’effet d’une saison.
yoshiokubo, le mouvement comme méthode
Le 31 août, Yoshio Kubo a ouvert la Rakuten Fashion Week Tokyo avec « Natural Born Nomads », une collection qui prolonge sa réflexion sur le mouvement et sur la figure du coureur. Le point de départ n’est pas la performance sportive, mais une course pratiquée pour elle-même : une manière de traverser l’espace, de se déplacer sans objectif mesurable, de faire du corps un outil de liberté.
La proposition s’inscrit dans la continuité du travail de yoshiokubo sur le vêtement fonctionnel, sans le réduire à un exercice technique. Le thème du nomadisme permet de penser l’habillement comme une forme d’adaptation : le vêtement accompagne le corps, répond au climat, compose avec l’imprévu et refuse de se fixer dans une catégorie unique.
Pour cette saison, la présentation a notamment convoqué un ger mongol installé au cœur de l’espace, tandis que les empreintes lumineuses révélées en fin de défilé renforçaient l’idée d’un passage, d’une trace, d’une marche en avant. Le bilan officiel de l’édition classe d’ailleurs yoshiokubo parmi les participants de long terme, aux côtés de Seivson et support surface. Une fidélité qui éclaire la méthode de la maison : creuser un même sillon plutôt que le réinventer à chaque saison. Ces éléments sont développés dans notre article consacré à Yoshio Kubo, rédigé au lendemain du défilé.
ANNA CHOI, la couture comme seuil
ANNA CHOI a présenté son label éponyme le 4 septembre au Shibuya Hikarie Hall B. La créatrice, auparavant connue pour Haengnae, développe désormais une marque établie entre Tokyo et New York, nourrie par le savoir-faire japonais, les techniques de la couture européenne et son héritage coréen.
La maison se situe dans un dialogue entre prêt-à-porter et made-to-order. Cette double approche permet à Anna Choi d’envisager le vêtement non seulement comme une silhouette à diffuser, mais comme une pièce construite dans une relation attentive à celle ou celui qui la porte — un vêtement pensé comme un seuil entre la marque et son public, plutôt que comme une image fermée sur elle-même.
Le passage de Haengnae à ANNA CHOI ne se lit pas comme une rupture artificielle : il rend plus lisible une signature déjà construite entre plusieurs cultures de mode. Lauréate du Tokyo Fashion Award, Anna Choi appartient à cette génération de créatrices pour lesquelles le vêtement devient un lieu de dialogue entre techniques, villes et histoires personnelles.
Charinyeh, la mémoire taïwanaise en mouvement
Charinyeh a compté parmi les présences internationales de cette édition. Fondée à Taïwan en 1985 par Cha-Rin Yeh, la maison s’appuie sur plus de quatre décennies d’activité et sur une réflexion affirmée autour de la mémoire culturelle, des références asiatiques et d’un tailoring structurel.
Sa participation au calendrier tokyoïte inscrit la maison dans une programmation où les échanges entre scènes asiatiques prennent une place croissante. La créatrice décrit son travail comme une recherche sur le rapport entre le vêtement, le corps et l’espace — une approche qui donne à Charinyeh une position singulière : il ne s’agit pas seulement de concevoir une silhouette, mais de penser comment elle se déplace, se tient, transforme la perception de celle ou celui qui l’habite.
pillings, la maille comme langage
Fondé par Ryota Murakami, pillings a présenté sa collection printemps-été 2027 le 2 septembre. Le label revendique un attachement profond à l’artisanat, notamment à travers des pièces en maille façonnées à la main en collaboration avec des artisans tricoteurs japonais. Comme ANNA CHOI, RequaL≡ et yushokobayashi, pillings compte parmi les anciens lauréats du Tokyo Fashion Award présents à cette édition — un signe de la manière dont ce prix continue d’irriguer le calendrier plusieurs saisons après son attribution.
Chez pillings, la maille n’est pas un détail de collection : elle est une méthode. Le temps de la main, la résistance de la matière et l’attention portée à la fabrication prennent le pas sur l’effet immédiat. Le tricot devient un langage de mode à part entière, qui permet à la marque de travailler construction, émotion et singularité sans jamais dissocier la création de sa fabrication.
Haute Mode Hirata, la force du chapeau
Fondée en 1955 par le maître modiste Akio Hirata, Haute Mode Hirata incarne un pan essentiel de l’histoire de la mode japonaise : celui de la chapellerie d’atelier. Portée aujourd’hui par la famille Hirata, la maison poursuit un savoir-faire qui place le chapeau au centre de la silhouette plutôt qu’à sa périphérie. Le bilan officiel classe la maison parmi les marques de retour au calendrier cette saison.

Le défilé printemps-été 2027 a rappelé ce rôle singulier. Un chapeau modifie immédiatement la proportion d’un vêtement, la manière dont le visage apparaît, la posture de celle ou celui qui le porte, le récit global d’un look. Chez Haute Mode Hirata, il ne vient jamais « finir » une tenue : il peut en être le point de départ.
La présence d’une maison de chapellerie dans ce programme montre que le calendrier accueille aussi des métiers de précision, aux côtés du prêt-à-porter. Elle rappelle surtout qu’un atelier reste vivant lorsqu’il parvient à transmettre un geste sans le figer.
KHOKI, l’archive recomposée
KHOKI a présenté son défilé printemps-été 2027 le 4 septembre avec le soutien du programme by R de Rakuten Group — accompagnement du show, diffusion gratuite en direct sur Rakuten Fashion, page dédiée et contenus éditoriaux autour de la marque.
Fondé à Tokyo en 2019, KHOKI est un collectif de création qui puise dans l’imaginaire éclectique des marchés aux puces. Humour, nostalgie, influences asiatiques et occidentales, fragments de mémoire vestimentaire et attention à la portabilité quotidienne composent un langage où l’archive n’est jamais traitée comme un musée.
Le collectif a reçu le Tokyo Fashion Award en 2023, atteint les demi-finales du LVMH Prize en 2024 et figuré, en 2025, parmi les « 10 Asian Designers to Watch » de Fashion Asia Hong Kong. Ce palmarès mesure une reconnaissance ; il ne dit pas encore ce qui, dans le travail de KHOKI, la justifie.
Chez KHOKI, le vestiaire masculin est envisagé comme un espace d’assemblage. Les références ne s’y neutralisent pas : elles se rencontrent, se déplacent, produisent des silhouettes qui restent reliées au quotidien. Cette capacité à faire cohabiter humour et construction, mémoire et usage donne à la marque une place particulièrement intéressante dans la mode japonaise actuelle.
Ce que la saison révèle de Tokyo

Ces six maisons ne proposent pas une réponse commune à la mode contemporaine. Elles donnent plutôt à voir des méthodes distinctes : le mouvement et la fonction chez yoshiokubo ; le passage à un label éponyme chez ANNA CHOI ; la mémoire culturelle et le tailoring chez Charinyeh ; la maille et l’artisanat chez pillings ; la chapellerie comme construction de silhouette chez Haute Mode Hirata ; l’archive, le quotidien et la diffusion numérique chez KHOKI.
Leur réunion au sein d’une même édition ne produit pas une école tokyoïte homogène. Elle met en évidence un calendrier où des maisons installées, des ateliers spécialisés, des labels soutenus par le Tokyo Fashion Award et des participants internationaux peuvent se croiser. Le défilé apparaît alors comme un moment dans le développement d’une maison, non comme son unique mesure.
Suivre yoshiokubo, ANNA CHOI, Charinyeh, pillings, Haute Mode Hirata et KHOKI, c’est observer six manières de faire vivre un vêtement : par le mouvement, la coupe, la mémoire, la main, le chapeau ou l’assemblage. La saison rappelle que la force d’une maison se mesure aussi à la patience avec laquelle elle construit sa propre langue.
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