La mode est-elle vraiment un monde de méchants ?
Il y a une scène dans Le Diable s’habille en Prada que tout le monde a vue et que personne n’a vraiment oubliée. Miranda Priestly entre dans une pièce et la température chute de dix degrés. Ce n’est pas de la fiction ou plutôt, c’est de la fiction construite sur quelque chose de suffisamment reconnaissable pour qu’une génération entière de jeunes gens aspirant à travailler dans la mode l’ait regardée avec un mélange de fascination et de résignation. Le film sort en 2006. Vingt ans plus tard, la suite arrive, Meryl Streep reprend son manteau, et la question revient, intacte : les gens de la mode sont-ils vraiment méchants ?
La réponse courte est non. La réponse longue commence par comprendre pourquoi la question persiste.
La mode a fabriqué son propre mythe avec une efficacité redoutable. Miranda Priestly, inspirée d’Anna Wintour, est devenue un archétype aussi structurant que le Grand Méchant Loup une figure qui dépasse largement le film qui l’a engendrée pour coloniser l’imaginaire collectif. America’s Next Top Model, Project Runway, Emily in Paris, Ugly Betty, Phantom Thread chacune de ces œuvres a déposé une couche supplémentaire sur la même conviction : pour réussir dans la mode, il faut soit être cruel, soit le subir. Ce n’est pas un hasard. C’est un récit, et les récits ont des auteurs, des intérêts, des fonctions. Celui-là arrange beaucoup de monde il fait de la mode un spectacle, et du spectacle une marchandise.
Mais derrière le spectacle, il y a des gens. Et leur situation mérite d’être regardée avec plus de précision qu’une réplique cinglante ne le permet.
L’anthropologue Giulia Mensitieri, dans Le Plus Beau Métier du monde, a cartographié ce territoire avec une rigueur que les fictions se gardent bien d’égaler. Ce qu’elle décrit, c’est une industrie fondée sur l’injonction à se conformer à son rôle où les hiérarchies sont verticales, les marges de manœuvre étroites, et où la passion elle-même devient un instrument d’exploitation. On ne vous paye pas assez parce que vous êtes censé avoir de la chance d’être là. On vous demande l’impossible parce que votre amour du métier est supposé compenser. Le “travail passion” concept que la plateforme 1 Granary documente depuis 2012 avec une constance admirable aliène autant qu’il enthousiasme, parfois plus. Ce n’est pas de la méchanceté. C’est un système qui produit des comportements, et les comportements finissent par ressembler à de la méchanceté.
Martin prénom modifié a passé une dizaine d’années dans les relations presse de maisons de luxe avant de partir. Ce qu’il décrit n’est pas exceptionnel, c’est précisément le problème. Des supérieurs qui rappellent quotidiennement à leurs assistants qu’ils ont de la chance d’être là. Des tâches dégradantes normalisées par leur répétition. Un environnement où se taire est présenté comme une compétence professionnelle. “Le Diable s’habille en Prada, c’est le caillou dans ma chaussure”, dit-il. “Les gens à qui je me confiais comparaient ce que je vivais au film, comme si ça minimisait ce qui se passait réellement.” La fiction, ici, ne révèle pas elle neutralise. En rendant le réel pittoresque, elle le rend acceptable.

En 2023, Vogue Business publiait une enquête menée auprès de 667 professionnels du secteur. Le tableau dressé était sans ambiguïté : horaires décalés, salaires insuffisants, culture de l’épuisement professionnel, discrimination sexisme, racisme, validisme omniprésente. La même année, le styliste Law Roach s’épanchait publiquement sur “les jeux politiques et les mensonges” qui empoisonnent le milieu. Tremaine Emory quittait la direction artistique de Supreme en dénonçant le “racisme systémique” qui y régnait. Ces prises de parole ne sont pas des accidents. Elles sont les symptômes d’une industrie qui, depuis les années 1980 et son arrimage à l’économie néolibérale, fonctionne, selon Mensitieri, comme “l’image étincelante du capitalisme” brillante en surface, prédatrice en profondeur.
Et puis il y a la question du retour. Terry Richardson, visé en 2017 par des accusations d’agression sexuelle, shootait la couverture d’Arena Homme+ en mai 2025. Alexander Wang, accusé en 2020 par plusieurs mannequins d’agressions sexuelles, réintégrait le calendrier de la Fashion Week de New York en février 2023. Le journaliste et enseignant Anthony Vincent résume avec un scepticisme mesuré : “Les scandales aussi passent de mode. Les créatifs masculins écartés à l’ère de #MeToo ont fait leur traversée du désert avant de se voir à nouveau réhabilités.” Ce cycle dit quelque chose d’essentiel sur les valeurs réelles d’un secteur qui se réclame volontiers de l’avant-garde il pardonne à ceux qui ont du pouvoir et continue de faire payer ceux qui n’en ont pas.

Pourtant, quelque chose se déplace. Lentement, mais perceptiblement.
Lors des présentations printemps-été 2026 à Milan, Miuccia Prada formulait une intention qui n’aurait pas été concevable dans le vocabulaire de la mode des années 1990 : “Il y a tellement d’agressivité et de méchanceté dans le monde. Nous voulions changer de ton, apporter un peu de calme.” Silvia Venturini Fendi, pour sa dernière collection en tant que directrice artistique, déclarait vouloir “quelque chose de doux, de bienveillant et de délicat”. On peut accueillir ces déclarations avec la réserve qu’elles méritent les intentions des grandes maisons ne se traduisent pas automatiquement en conditions de travail décentes pour leurs équipes. Mais elles disent quelque chose sur ce qui est devenu audible, sur ce que l’époque permet désormais de dire à voix haute.
C’est dans les marges que le changement est peut-être le plus réel. Une génération de créateurs indépendants Kevin Germanier, le duo Zomer, Victor Weinsanto, Jeanne Friot construit son travail sur des valeurs que leurs aînés auraient trouvées naïves : respect des équipes, reconnaissance du collectif, refus de la hiérarchie par la peur. Ce n’est pas de la sentimentalité. C’est une réponse concrète à un modèle qui a montré ses limites humaines autant qu’économiques. Le designer Willy Chavarria, interrogé par V Man sur cette vague, formulait la chose avec une clarté désarmante : “On peut toujours être subversif, jouer avec son identité et s’amuser, mais au fond, ce qu’on fait doit reposer sur la gentillesse.”
La vraie question n’est donc pas de savoir si les gens de la mode sont méchants. La vraie question est de savoir ce qu’un système doit ressembler pour que la méchanceté devienne inutile. Pas comme valeur morale abstraite comme condition de travail concrète. Anthony Vincent le formule en termes presque syndicaux : “À défaut de pouvoir se syndiquer, il faudrait créer des collectifs de créatifs plutôt que de se voir tout le temps comme des concurrents, pour généraliser les bonnes pratiques. L’union fait la force.”
Miranda Priestly, elle, n’aurait probablement rien dit. Elle aurait juste regardé et tourné les talons. Mais Miranda Priestly est un personnage de fiction. Et la fiction, aussi bien faite soit-elle, n’a jamais changé un contrat de travail.



