Anthem A automne-hiver 2026-2027 ce que le noir contient
Il y a des défilés qui s’expliquent, et d’autres qui s’éprouvent. Celui d’Anthem A, présenté le 16 mars au Shibuya Hikarie en ouverture de la Rakuten Fashion Week Tokyo, appartient résolument à la seconde catégorie. Dans une obscurité presque totale, Mariko Suzuki et Naoshi Yoshida ont choisi de faire surgir leurs vêtements de l’ombre non comme un effet scénographique, mais comme une déclaration de principe.
La collection s’intitule «Univers intérieur». Pour leur cinquième saison anniversaire, les deux créateurs ont engagé un dialogue avec ce que chacun porte en soi et refuse souvent de regarder en face : les émotions contradictoires, les zones d’ombre, la dualité irréductible entre ce que l’on montre et ce que l’on dissimule. Ce territoire-là le subconscient comme matière première aurait pu donner lieu à un exercice conceptuel aride. Il donne ici quelque chose de bien plus rare : une collection qui touche juste, physiquement.
Le premier look a rompu le silence du lieu avec autorité. Un manteau de laine noire, ceint à la taille, orné d’une écharpe épaisse en peau lainée la silhouette d’une voyageuse qui porte son monde avec elle. Puis est venu un manteau de cuir brun foncé rehaussé de peau caramel brûlé, dont la chaleur semblait moins venir du matériau que de la conviction avec laquelle il était construit. C’est là que réside le geste propre à Anthem A : non pas la sophistication pour elle-même, mais la matière comme langage émotionnel.
Le savoir-faire de la maison n’est jamais décoratif. Les blousons à aspect cuir sont obtenus par un traitement artisanal qui implique teinture spéciale, pressage haute pression, craquelage manuel et séchage au soleil chaque pièce découpée en carrés d’un mètre avant d’être soumise à ce protocole exigeant. Le résultat est une surface qui ressemble à une peau usée par le temps, par l’expérience, par quelque chose d’humain. Un pull tricoté aux rayures déformées par des aiguilles placées aléatoirement, nécessitant près de onze heures de travail, portait cette logique à son extrémité : la technique au service de l’imprévisible, la maîtrise qui produit de l’accident.
Ce qui distingue Anthem A dans le paysage du prêt-à-porter contemporain, c’est précisément cette capacité à habiter les contradictions sans les résoudre. Le «pantalon sans prise de tête» pièce emblématique de la maison depuis 2021, à la croisée du pantalon habillé et du vêtement décontracté, conçu pour être porté par tous revient cette saison avec des détails revistés, rappelant que l’accessibilité peut être un acte créatif à part entière.
Et puis la couleur surgit. Un cardigan en mohair rose fuchsia. Un blouson en fausse fourrure jaune olive. Un manteau matelassé vert vif. Dans le noir du défilé, ces apparitions ne relèvent pas du contraste esthétique elles provoquent quelque chose de l’ordre de l’effraction. On comprend alors ce que Suzuki et Yoshida entendent par «univers intérieur» : non pas un repli sur soi, mais l’idée que ce qui est enfoui, une fois consenti, peut rayonner.
Le défilé s’est conclu sur une jupe métallique dorée portée avec une chemise noire, précédée de robes en velours olive superposées à des foulards boa en plumes blanc cassé. La frontière entre l’ordinaire et l’extraordinaire, entre le quotidien et le cérémonial, s’effaçait sans effort. Quarante artisans contribuent à la fabrication des vêtements Anthem A leurs gestes, leurs émotions, leurs traces sont revendiqués comme constituants de la pièce finale. Ce n’est pas une déclaration marketing. C’est une façon d’entendre que le vêtement est toujours, au fond, l’empreinte de quelqu’un.
Quand les lumières se sont éteintes sur ce podium, il ne restait plus rien à expliquer. Seulement cette obscurité et ce qu’elle avait révélé.
«Les émotions qui jaillissent de chaque individu sont son propre hymne.»






















































