KIDILL, l’art de laisser le chaos respirer dans le vêtement

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KIDILL, l’art de laisser le chaos respirer dans le vêtement

KIDILL a présenté sa collection Printemps-Été 2027, intitulée “Chaotic Discord”, le 23 juin à Paris dans le cadre de la Fashion Week masculine un défilé où le chaos s’exprime par strates plus que par démonstration. Hiroaki Sueyasu, qui a fondé sa maison en 2014, n’a jamais eu besoin de crier pour se faire entendre ; cette saison SS27, il chuchote presque, et c’est précisément ce murmure qui happe.

Fondée en 2014, KIDILL n’a jamais caché l’endroit d’où elle vient. Sueyasu construit sa maison sur la mémoire d’un Tokyo de la fin des années 2000, où le vêtement n’était pas un simple habillage mais un véritable outil d’expression pour une jeunesse en rupture. Cette mémoire-là continue d’irriguer son travail : KIDILL puise dans le punk, le hardcore punk, le post-punk et le grunge des années 90, non pas comme un revival nostalgique, mais comme un répertoire de gestes à réinventer sans cesse. Le réemploi créatif de vêtements de seconde main, pratique récurrente chez le designer, s’inscrit dans cette même logique : faire parler à nouveau ce qui a déjà vécu, ce qui porte déjà une histoire. C’est cette tension permanente entre passé qui résiste et présent qui transforme qui donne à la marque sa quête de pureté au milieu du chaos, presque comme une discipline.

Avant même le vêtement, il y a la tête. Des casques en pointes carton, pics dorés, lamé ondulant comme une crinière minérale couvrent les visages des mannequins jusqu’aux yeux, parfois jusqu’aux lèvres. Ce ne sont pas des accessoires de défilé au sens décoratif du terme : ce sont des architectures, des soleils hérissés qui transforment chaque silhouette en figure mythologique improvisée. Un mannequin porte une perruque de fils métalliques argentés, retenus par du fil barbelé enroulé autour du front la beauté et la menace cohabitent dans le même geste capillaire. Un autre arbore une coiffe végétale couleur paille, comme arrachée à un nid d’oiseau préhistorique. Ce traitement de la tête dit déjà tout du projet KIDILL pour cette saison : habiller, oui, mais surtout désorienter le regard avant de le laisser se poser.

Sur le corps, le vrai travail se joue dans l’épaisseur du tissu plus que dans la coupe. Une veste et un pantalon en denim beige, maculés de traces sombres comme calcinées, s’ouvrent sur un haut résille blanc fait de bandes entrelacées, presque pansement, comme une dentelle arrachée. Plus loin, une veste et un pantalon rose layette, couverts eux aussi de cette même patine noircie, sont hérissés de dizaines d’épingles à nourrice plantées à même le tissu — clin d’œil punk assumé, presque enfantin dans sa couleur, dangereux dans son exécution.

Le latex, lui, prend une tournure radicalement différente : un long manteau kaki entièrement recouvert de pointes coniques creuses, comme une armure de cactus ou de durian, fait dialoguer la rigidité du matériau avec une silhouette menaçante. À l’arrière-plan, d’autres silhouettes en latex noir, hérissées des mêmes pics, suggèrent une famille entière de créatures sorties d’un même bestiaire. Sur le podium, les silhouettes apparaissent comme une procession de figures hybrides, entre créatures post-apocalyptiques et fragments de jeunesse urbaine.

Le motif tartan jaune et noir, omniprésent dans cette collection, n’a jamais l’air sage. Sur un pantalon évasé porté avec une veste technique noire à liserés blancs, il déborde par le bas en pans plissés et bouclés de boucles métalliques, comme un kilt qui aurait muté en harnais. Sur d’autres silhouettes, il devient jupe longue, manteau ample, ou bandes-bretelles tombant jusqu’aux genoux, lestées de mousquetons et de petites breloques métalliques.

Le détail le plus troublant, et sans doute le plus signature de la collection, reste cette illustration récurrente de deux visages aux cheveux bleu pâle, les yeux cernés de rouge comme après des heures de larmes, une colonne vertébrale à vif courant entre leurs deux têtes siamoises. On la retrouve sur une chemise grise portée avec un sac à main en crochet rouge sang suspendu à une longue lanière tricotée, puis de nouveau sur une chemise noire harnachée de sangles tartan. Cette image, qui semble venir d’un carnet d’illustration plus que d’un atelier de mode, ancre toute la collection dans un imaginaire entre conte gothique et bande dessinée underground.

Autre motif qui traverse plusieurs silhouettes : des hauts en crochet ajouré représentant des têtes de mort répétées en mosaïque, en orange brûlé sur un haut sans manches, en noir profond sur un pull oversize troué comme une résille. Cette technique artisanale, lente, presque méditative dans son exécution, contraste frontalement avec la violence iconographique du motif et c’est précisément dans cette tension que KIDILL trouve sa radicalité la plus personnelle.

KIDILL poursuit ici sa logique de collision culturelle : après avoir associé son univers à Umbro et Alpha Industries pour la collection précédente, la maison confronte cette saison son langage punk à l’esthétique pop et commerciale de Juicy Couture. Le résultat se matérialise dans un sweat à capuche rose layette à message brodé, porté avec un pantalon assorti zébré de paillettes argentées moins un hommage nostalgique qu’une citation déplacée dans son nouveau contexte, entourée de coiffes barbelées et de bijoux squelettiques.

Certaines silhouettes choisissent de désarmer complètement le vêtement traditionnel. Un mannequin torse nu disparaît sous d’épais boudins matelassés blancs, enroulés en spirale du cou jusqu’à la taille comme une chrysalide textile. Un autre porte un haut filet noir, à mailles larges et irrégulières, qui laisse le corps presque entièrement visible sous un bob en latex sombre.

Ce qui frappe, en traversant l’ensemble du défilé, c’est la cohérence d’un vocabulaire qui ne cherche jamais l’évidence. Douze ans après sa création, KIDILL ne cède toujours pas à la tentation de l’uniforme reconnaissable et vendable. Chaque pièce semble porter sa propre contradiction interne la douceur du rose et la violence des épingles, la rigueur du crochet et le chaos du motif, la fragilité du résille et la lourdeur du latex sans jamais chercher à la résoudre.

“Chaotic Discord” ne raconte donc pas le chaos du monde. Elle raconte le refus de Sueyasu de laisser son propre chaos devenir une formule, et la recherche obstinée d’une pureté qui ne renonce jamais à la complexité. On ne sait jamais tout à fait ce qui va émerger de la silhouette suivante.

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