À Gesundbrunnen, il n’y avait pas de podium. Il y avait un mur d’écrans, une foule de part et d’autre, et une collection qui, ce soir-là, n’existait que sous forme de lumière projetée. Pour sa première présentation solo à Berlin Fashion Week, Taskin Goec a choisi de faire entrer BLACK EYE dans le monde par l’image, avant tout autre support.

Le geste est simple à énoncer, radical dans son exécution : montrer la collection en numérique d’abord, ne produire en physique que ce que le marché réclame réellement.
Goec, designer berlinois basé à la lisière du réel et du virtuel, travaille depuis plusieurs saisons sur cette couture mixte où la main et l’algorithme cohabitent. BLACK EYE formalise ce virage en en faisant le cœur du dispositif : l’image n’est plus une trace de ce qui a eu lieu, elle devient le lieu de l’événement lui-même.
Le choix du Lobe Block n’est pas anodin. Installé dans le Terrassenhaus d’Arno Brandlhuber, le show s’empare d’une architecture brute, aux surfaces à nu et aux proportions généreuses, qui refuse le décor pour ramener tout à l’essentiel. Pas de catwalk à contourner, pas de coulisses à deviner : seulement un champ d’images, une composition sonore live, et huit cents personnes invitées à se positionner face à ce nouvel espace de projection.
La soirée se déploie en deux mouvements. Le premier, THE COLLECTION, dévoile vingt-cinq silhouettes en flux continu sur les écrans, portées par une composition d’orgue et de textures électroniques signée GAMUT Inc comme si l’instrument et l’algorithme cherchaient ensemble la forme juste. Le second, NEW SUNS, ouvre la scène à un cycle de courts métrages réalisés par la Bewegtbildklasse de l’Universität der Künste Berlin, glissant d’une présentation de collection à un regard collectif sur ce que l’image de mode peut encore raconter.

Au cœur du projet, il y a le processus créatif que Taskin Goec revendique : une collaboration homme-IA qui refuse l’automatisation totale. Chaque pièce commence dans le monde analogique, en textiles réels et en manipulation concrète, avant d’être intégrée dans un flux algorithmique entraîné sur sa propre grammaire créative.
L’IA génère des variations que le créateur vient ensuite trier, recouper, affiner. Rien n’est laissé à la machine seule ; tout est repris, choisi, resserré. Le résultat, selon ses propres mots, porte l’empreinte de quelque chose de réel mêlée à une évolution qui n’avait jamais existé un processus qu’il tient à qualifier de délibérément conduit par l’humain.

Ce qui frappe, dans BLACK EYE, n’est pas la prouesse technique Berlin en a vu d’autres mais la tension que le show assume sans la résoudre. Le résultat fait basculer le projet du côté de la réflexion plutôt que de la démonstration : un miroir de la façon dont la mode digère la technologie, ralentit certains effets et en accélère d’autres.
La matérialité du vêtement, elle, est reléguée à un horizon conditionnel : les pièces ne seront produites en physique que si le marché les réclame. L’objet n’est plus la condition de l’image, mais son éventuelle conséquence. La rareté n’est plus liée à des contraintes de production, mais à une équation de désir et de demande.
La soirée doit aussi à son écosystème : soutenue par PLATTE Presents et rendue possible par l’office de développement économique du district de Berlin Mitte, elle s’inscrit dans une cartographie plus large de la ville, celle d’une scène qui explore la mode comme médium hybride entre performance, industrie et recherche visuelle.
Reste une question que BLACK EYE laisse volontairement ouverte : si l’image précède désormais l’objet, si le vêtement physique devient une option activable selon la réponse du public, que restera-t-il à la main pour justifier son intervention dans la mode ? Dans le mur de projections de Gesundbrunnen, ces interrogations n’avaient rien d’abstrait elles se lisaient dans chaque silhouette, suspendue entre la promesse d’un futur tangible et la satisfaction, peut-être suffisante, de la lumière.
© AP MEDIA PRESSE — Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation
Courtoisie PLATTE
Photos : courtoisie PLATTE et UdK (Bewegtbildklasse)

















