Ce jeudi-là, place des Vosges, une lumière rappelait un ciel avant l’orage celle-là même qui enveloppait l’invitation du défilé, nuages gris sur fond blanc, comme un avertissement doux. Présentée dans ce cadre, la collection AELIS Couture FW 2026-27 ne se contente pas d’un exercice de style : Sofia Crociani pose une question sur ce que nous faisons du vivant qui nous entoure.
Le vêtement avance par contrastes. Certaines robes évoquent un iceberg en train de fondre un bleu glacé qui se dissout dans un blanc translucide, traversé de noir pétrole. Le rose poudré s’épaissit par couches jusqu’à donner du volume à des robes en apesanteur.
Le tulle noir et de longues franges filiformes viennent voiler certaines pièces d’une gravité inattendue. Puis surgit une robe en satin duchesse couleur plomb, doublée de chanvre organique, construite à partir d’un fragment de drapé antique : une fibule s’y pose comme un fragment d’architecture brutaliste échoué sur l’étoffe.
Ce dialogue avec la sculpture n’est pas gratuit. AELIS a travaillé avec l’Atelier de Moulage du Grand Palais RMN et le sculpteur Arnaud Briand pour revisiter le drapé des togas romaines matière de pouvoir et de soutien, réinterprétée dans un plâtre teinté de noir dans la masse, texture proche du béton. Le vêtement devient alors un objet de mémoire autant que de mode.
La maison poursuit également son compagnonnage avec l’Opéra de Paris et Christine Neumeister, d’où naissent des pièces délicates, faites main, pensées dans une logique d’upcycling velours noir, organza d’une finesse proche de la toile, issue d’une expérimentation japonaise sur des polymères ultra-légers.
Les bijoux upcyclés de Les Intéressantes se glissent dans les chevelures et les drapés, portés par des mannequins castées par Julie Doidy.

Mais c’est la matière vivante qui porte, cette saison, l’intention la plus nette. Cheveux, laine, plumes : la kératine devient sujet, non plus simple ornement. Une robe de tulle de soie ancien-rose accueille, dans ses plis minuscules, de longues mèches offertes par Henry Olivier et brodées avec soin par Silvia Barcucci.

Le geste dit ce que le vêtement ne formule pas explicitement : que la fausse fourrure pollue par ses polymères pétro-sourcés, quand la laine et le cheveu, matières réelles, viennent trop souvent de circuits industriels qu’on préfère ignorer.
Elle prend aussi une dimension politique. Une rencontre avec Morgane Joffredo, d’Amnesty International, lors de la projection du film Yintah, a nourri chez Sofia Crociani une attention nouvelle à la lutte des Wet’suwet’en contre un projet de gazoduc traversant leurs terres.

En juin 2026, la petite commune canadienne de Terrasse-Vaudreuil est devenue la première du pays à reconnaître, par arrêté municipal, le droit de l’arbre à exister.
AELIS ne l’illustre pas elle s’en approche, par la matière, par le geste, par ce qu’elle refuse de céder à la décoration facile.

Reste une question suspendue au fil des drapés : jusqu’où le vêtement peut-il porter une éthique sans basculer dans le slogan ?
AP MEDIA PRESSE Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.













