Mandats créateurs mode 2026 : le bilan complet des maisons

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Il y a une hypocrisie tranquille dans la façon dont la mode parle de ses ruptures. On dit “elle quitte la maison” comme on dirait “elle change d’adresse” alors qu’il s’agit, la plupart du temps, de plusieurs années de vêtements pensés pour des corps qu’on ne reverra plus jamais porter ce qu’on a imaginé pour eux. Entre l’automne dernier et cet été, huit maisons ont refermé un chapitre. Certains ont duré une saison. D’autres, une génération entière. Aucun des deux formats ne dit quoi que ce soit sur la valeur de ce qui a été fait et c’est peut-être la seule leçon à tirer de ce tour d’horizon avant que la rentrée ne remette tout le monde au travail.

Pieter Mulier est resté cinq ans chez Alaïa. Son départ est officialisé le 30 janvier 2026, mais c’est le 4 mars, lors de la Fashion Week parisienne, qu’il livre réellement ses adieux dix collections au total, closes par une invitation devenue elle-même une pièce : une mallette contenant un bustier en cuir à assembler soi-même, légendée sur les réseaux d’un sobre “Swan song… only love”. Formé à l’architecture avant d’être happé par Raf Simons, Mulier avait hérité en 2021 d’une maison orpheline depuis quatre ans Azzedine Alaïa venait de disparaître, et Richemont laissait jusque-là les équipes internes assurer l’intérim.

Premier créateur extérieur à endosser le rôle, il n’a jamais cherché à faire oublier le fondateur ; il a repris son rapport au corps féminin, sa manière d’accueillir plutôt que d’habiller, et l’a traduit dans un prêt-à-porter sculptural, des accessoires devenus objets de désir comme le sac Le Teckel, des défilés resserrés signés Bureau Betak, une image tour à tour confiée à Steven Meisel. La tension entre l’héritage et l’épure architecturale qu’il y a imposée reste, pour beaucoup dans la profession, l’exemple d’une transition réussie sans reniement. Il part diriger Versace, où l’attendait un fauteuil laissé vacant quelques semaines plus tôt.

Chez Rabanne, la durée a pris un autre visage. Julien Dossena y est resté treize ans, du 1er août 2013 au 24 juin 2026, vingt-six collections l’un des mandats les plus longs de la mode contemporaine. Il avait trente ans, sortait de plusieurs années passées dans l’ombre de Nicolas Ghesquière chez Balenciaga, et arrivait dans une maison espagnole encore attachée au prénom de son fondateur, rachetée par le groupe Puig.

Il en aura fait tomber la trace explicite en 2023 l’année où Rabanne est aussi devenue la première marque du groupe à dépasser le milliard d’euros de ventes sans jamais renoncer à l’héritage : le sac 1969 revisité, la cotte de maille redevenue signature, des archives traitées non comme un musée mais comme un vocabulaire encore vivant. Sa mode, colorée et joyeuse, a fini par essaimer jusque dans ses premiers rangs, peuplés d’autres créateurs. Puig lui succède avec Olivier Rousteing, qui quitte quatorze ans à la tête de Balmain pour ce nouveau pari un contraste attendu entre l’intellectualité ludique de Dossena et le glamour maximaliste que promet le nouvel arrivant. Dossena, lui, n’a encore rien annoncé.

Il faut changer d’échelle pour parler d’Hermès. Véronique Nichanian y a dirigé le vestiaire masculin pendant trente-sept ans, de 1988 au 17 octobre 2025, pour soixante-seize collections une longévité qui n’a, dans l’industrie, pratiquement aucun équivalent.

Recrutée par Jean-Louis Dumas alors qu’elle travaillait chez Nino Cerruti, formée à l’École de la chambre syndicale, elle a construit saison après saison une allure sobre, presque taiseuse, portée par des matières d’une qualité qui ne cherchait jamais à se faire remarquer. Elle disait avoir bénéficié d’une liberté de création presque totale et cette liberté-là, longue et silencieuse, se lit précisément dans ce qu’elle n’a jamais eu besoin de crier. Grace Wales Bonner lui succède, première collection annoncée pour janvier. Le choix d’une femme pour reprendre un vestiaire masculin tenu par une femme pendant près de quarante ans n’est sans doute pas un hasard de casting.

À l’opposé exact de ce temps long, il y a Dario Vitale chez Versace : huit mois et douze jours, du 1er avril au 12 décembre 2025, une seule collection présentée en septembre. L’un des mandats les plus brefs de l’histoire récente de la mode et pourtant, un de ceux qui aura le plus marqué la saison.

Vitale arrivait fort d’une quinzaine d’années passées chez Miu Miu, où il avait fini design director prêt-à-porter et directeur de l’image sous Miuccia Prada ; sa nomination chez Versace, effective en avril, mettait fin à vingt-sept ans de règne de Donatella. Sa collection printemps-été 2026, hommage saturé de couleur aux années 80, quelque part entre Benetton et un Kenzo d’archive, avait cette rareté : un caractère si net qu’il devenait immédiatement identifiable, presque indépendant du calendrier qui l’a vu naître. Son départ, en décembre, coïncide avec le rachat de Versace par le groupe Prada. Où il ira désormais reste, à ce jour, ouvert. Pieter Mulier prend sa place la boucle, dans cette histoire, se referme sur elle-même.

Nicolas Di Felice, chez Courrèges, aura tenu cinq ans exactement, du 10 septembre 2020 au 24 mars 2026, onze collections. Son premier défilé s’est joué en numérique, contrainte sanitaire oblige ; ses suivants ont conquis la mode entière, jusqu’à ramener la maison dans une modernité presque nocturne clubs, corps, sueur, plutôt que la seule référence spatiale d’André Courrèges. Formé à La Cambre comme Dossena, le designer belge a imposé une géométrie personnelle sur des scénographies d’une simplicité presque provocante, opposé un noir signature au blanc historique de la maison, tourné des campagnes à la fois pop et charnelles, lancé des parfums devenus best-sellers.

À l’annonce de son départ, mannequins, éditeurs et confrères lui ont rendu un hommage rare par son unanimité signe qu’il avait su faire de la doctrine géométrique de son fondateur quelque chose d’incarné, de festif, de résolument présent.

Chez Carven, l’histoire est plus fragmentée. Mark Howard Thomas y est resté treize mois, du 8 mars 2025 au 2 avril 2026, deux collections seulement. Nommé en pleine Fashion Week parisienne, trois mois après le départ de Louise Trotter, il avait l’avantage d’une continuité interne il secondait déjà la créatrice précédente.

Mais deux défilés ont suffi pour que la maison change à nouveau de cap, annonçant son départ puis, quelques semaines plus tard, l’arrivée de Kai Nesselrath, ancien directeur de la mode féminine chez Saint Laurent. Deux collections, ce n’est pas assez pour juger un style. C’est assez, en revanche, pour assurer une transition sans à-coups dans une maison dont l’histoire récente en a connu plusieurs.

Marco De Vincenzo a dirigé Etro pendant quatre ans, du 25 mai 2022 au 12 mars 2026, huit collections. La maison l’avait choisi pour sa sensibilité aux couleurs, aux imprimés, aux tissus et il l’aura tenue, saison après saison, en mêlant son propre langage à l’héritage laissé par Gerolamo Etro depuis 1968. Formé à l’Istituto Europeo di Design de Rome, passé par Fendi, le designer sicilien a construit un vocabulaire presque tellurique, où la matière brocarts, jacquards, imprimés superposés portait autant de sens que la coupe elle-même, inspiré par la terre, par les grandes fictions collectives, par une idée du voyage qui n’avait rien de touristique. Ni son avenir ni son remplaçant ne sont connus à ce jour.

Adrian Appiolaza referme la liste chez Moschino, deux ans et demi de mandat, du 30 janvier 2024 au 19 juin 2026, six collections. Il arrivait dans des circonstances lourdes : son prédécesseur, Davide Renne, nommé le 16 octobre 2023 et entré en fonction le 1er novembre, était mort d’une crise cardiaque neuf jours plus tard, à quarante-six ans. Appiolaza, formé chez Loewe, Chloé et auprès de Miguel Adrover, a choisi d’y répondre par l’humour plutôt que par la gravité un sac céleri, un sac spaghetti, un sac bidon de lessive, des chapeaux à triple étage, des cravates ornées d’un smiley. Une drôlerie qui n’était jamais gratuite : elle portait ses convictions écologiques, son goût du jeu comme forme de résistance. Deux jours après son départ, Loris Messina et Simone Rizzo, duo fondateur du label expérimental Sunnei dissous l’an dernier après un ultime défilé mis en scène comme une vente aux enchères lui succèdent avec effet immédiat, dans un contexte où Aeffe, maison mère de Moschino, traverse elle-même une possible recomposition actionnariale. Leur pari : réinjecter dans Moschino l’énergie pop et volontiers potache qui a fait la réputation de Sunnei.

Huit trajectoires, huit rythmes différents cinq ans, treize ans, trente-sept ans, huit mois. Ce que ce tableau raconte, ce n’est pas une hiérarchie entre les mandats longs et les mandats courts. C’est qu’une maison de mode ne se mesure jamais à la durée d’un nom sur un communiqué, mais à ce que ce nom aura laissé une fois parti une silhouette reconnaissable, un geste répété, une manière de couper qui continuera d’exister dans l’œil de ceux qui l’ont vue, bien après que quelqu’un d’autre aura repris la place.

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