YAKU printemps-été 2027 : les grands-parents avant la légende

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Une voix d’homme âgé demande quand, pour la dernière fois, toute la famille s’est retrouvée au complet. Personne ne répond. Yaku Stapleton a ouvert sur cette question sa présentation printemps-été 2027 à la London Fashion Week, dans l’espace NEWGEN du British Fashion Council, au 180 Strand. Le cadre est un barbecue de famille, avec une mère, des oncles et des cousins, montrés tels qu’on les raconte plutôt que tels qu’ils ont été.

Depuis 2023, YAKU avance par chapitres, comme un jeu de rôle dont chaque saison ouvrirait un niveau. The ImPossible Family Reunion in RPG Space, sa saga afrofuturiste, met en jeu l’identité et l’héritage à travers une mythologie personnelle. Les saisons précédentes regardaient loin : une île initiatique, des récits de résistance caribéenne, un monde de combat. Celle-ci regarde à hauteur de table. Elle s’intéresse aux cent dernières années, pas à des millénaires inventés, et aux grands-parents tels qu’ils étaient avant de le devenir. Autour d’eux gravitent les figures plus proches, fixées par les récits.

Il y a dans ce projet quelque chose de La Chambre claire. Barthes y cherche sa mère disparue dans une seule photographie, celle d’une enfant de cinq ans dans un jardin d’hiver. Il la reconnaît enfin sous des traits qu’il n’a jamais connus. YAKU fait le chemin inverse. Il part des histoires, répétées, arrangées, un peu embellies d’un repas à l’autre, et c’est à partir d’elles qu’il fabrique l’image. À force d’être transmise, une histoire de famille devient une fiction que tout le monde accepte. Le créateur ne cherche pas à la corriger. Il l’habille.

Sur le plateau, le grand-père fait figure de narrateur de cette mémoire. Son costume est la pièce la plus retenue de la présentation : gris, en coton ciré au fini vieilli et texturé, d’une coupe presque classique. Celui qui raconte est aussi le plus sobre, comme si chez lui la parole suffisait à faire le spectacle. Autour de lui, les autres personnages relèvent de la caricature tendre, volontairement forcée, souvent drôle.

La mère qui fume, archétype familier entre tous, avance en pantalon de cuir brun ample, resserré aux chevilles. Elle tient trois sacs de courses à bout de bras, avec sur la tête une pile de casquettes de baseball imprimées d’images de l’enfance du créateur. On pense à un album photo porté comme une couronne. Le cousin porte un jean dont la ceinture déborde de faux billets. Plus loin, une chemise blanche à manches courtes détourne le logo de l’UFC en « UNC », l’oncle dans l’argot anglophone. La référence sportive devient ainsi un blason de famille.

Le dernier passage, en cuir bleu écaillé hérissé de détails cornus, ferme la tablée. Les objets font le reste : amplis en mousse imprimés en 3D, manettes Xbox, iPad démesurés, sac en forme de chien à trois têtes. Ils sont à la fois accessoire, décor et souvenir. Cerbère, gardien des enfers, se retrouve promu sac du dimanche. La mythologie de YAKU a toujours eu ce goût du déplacement, et elle trouve ici son registre le plus affectueux.

Le jeu vidéo, qui structurait les saisons passées, recule. Il reste dans l’ADN du label, dans la logique des chapitres et dans quelques manettes posées çà et là, mais il ne dicte plus la coupe. Ce retrait rend la saison plus lisible. Un guerrier fictif exige qu’on connaisse ses règles, alors qu’une mère chargée de sacs, chacun l’a déjà croisée. En passant par l’intime, le propos s’élargit. Il touche à la transmission, aux angles morts des récits familiaux et à ces versions du passé que chaque génération réécrit à sa façon.

Une tension demeure, et elle est féconde. Les pièces les plus fortes sont celles qui se passent du scénario. C’est le cas du costume du grand-père et du cuir bleu du dernier passage, immédiatement signé YAKU sans qu’on ait besoin de savoir à quel personnage il appartient. Quand la narration s’alourdit d’accessoires, le regard glisse. Quand la construction prend la main, il s’arrête.

La mise en scène fait la singularité du label, et elle n’a pas à disparaître. Mais le vestiaire gagnerait à exister aussi hors du barbecue, sur des corps qui n’ont jamais entendu l’histoire.

La voix du début attend toujours sa réponse. Peut-être que cette réunion complète n’a jamais eu lieu, et que c’est précisément pour cela qu’on continue d’en dessiner les costumes.

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