Il y a quelque chose de presque scandaleux dans la manière dont Margot Robbie traite son propre physique : elle en fait un matériau, pas un atout. Le visage lisse, la blondeur photogénique, tout ce que Hollywood aurait pu figer en emploi unique, elle le retourne systématiquement contre lui-même Harley Quinn délurée, poupée Barbie rongée par l’angoisse existentielle, aventurière refusant la simple fonction décorative du genre. Netflix conserve trois de ces incarnations dans son catalogue français, et les voir à la suite raconte moins une filmographie qu’une méthode.
Commencer par Tarzan, en 2016, c’est commencer par le rôle le plus classique celui où l’actrice semble encore chercher sa place plutôt que l’imposer. Face à un Alexander Skarsgård qui occupe l’écran avec l’évidence physique du personnage, Robbie compose une Jane Porter qui refuse la simple fonction décorative promise par le genre. Le film de David Yates n’a pas convaincu la critique à sa sortie ; le public, lui, a suivi plus d’un million d’entrées en France, et une couverture de Vogue US signée Mert and Marcus qui la fige, ironiquement, dans exactement l’image dont elle passera la décennie suivante à se déprendre.
La même année, changement de registre total. Harley Quinn, dans Suicide Squad, n’est pas un personnage qu’on interprète tranquillement c’est un costume qu’on habite jusqu’à l’excès, et Robbie s’y engouffre sans retenue, entourée d’un casting de super-vilains où Jared Leto compose un Joker aussi discuté que le film lui-même.
Les critiques démolissent le long-métrage ; la culture populaire, elle, s’en empare immédiatement le costume devient, cet Halloween-là, le déguisement le plus recherché sur Google. Cinq ans plus tard, la Warner rappelle Robbie pour The Suicide Squad : preuve qu’un rôle mal reçu par la presse peut malgré tout devenir un point de fixation culturel, ce qui en dit long sur l’écart entre jugement critique et appétit collectif.

Reste Barbie, et il faudrait presque s’excuser de le mentionner tant le film a saturé l’espace médiatique en 2023 mais l’excuse n’a pas lieu d’être, tant l’interprétation de Robbie y condense tout ce que les deux films précédents avaient préparé.

Sous la direction de Greta Gerwig, coécrit avec Noah Baumbach, elle incarne une poupée qui se découvre imparfaite au contact du monde réel, et transforme un projet publicitaire en objet culturel capable de faire entrer le mot “patriarcat” dans une conversation planétaire plus d’1,44 milliard de dollars de recettes en sont la preuve chiffrée, la performance de Robbie en est la preuve sensible. Face à un Ryan Gosling au sommet de son abandon comique, elle livre là son incarnation la plus ouvertement drôle, sans jamais renoncer à la mélancolie sourde qui traverse le film.
Trois rôles, trois facettes d’une même démarche : l’aventurière, l’anti-héroïne, la poupée en crise. Ce que Netflix propose, ce n’est pas un best-of. C’est la démonstration qu’une actrice peut construire une œuvre entière à partir du refus de se laisser fixer.
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