Il y a une scène, dans tout film de Guillermo del Toro, où le monstre cesse d’être monstrueux. Ce n’est jamais un basculement spectaculaire plutôt un glissement, un regard qui dure une seconde de trop, et soudain c’est la créature qui semble seule au monde, et l’homme qui semble égaré. Le cinéaste mexicain a construit toute son œuvre sur cette inversion tranquille. Avec son Frankenstein, présenté en compétition à la 82e Mostra de Venise en 2025 avant sa diffusion sur Netflix, il pousse cette logique jusqu’à son point de rupture : le roman de Mary Shelley n’y devient pas seulement une histoire d’épouvante, mais un traité sur l’abandon.

Le scénario reste adapté de l’ossature du roman. Un savant obsédé par l’idée de vaincre la mort, un être fabriqué de chair recousue, et un rejet qui vient moins de la créature que de son créateur. Del Toro ne cherche pas l’effroi immédiat. Il filme la lenteur d’un deuil qui n’a pas de nom celui d’un père incapable de reconnaître ce qu’il a engendré, celui d’un fils qui n’aura jamais eu droit à l’enfance. Cette tension traverse le film de bout en bout, portée par un rythme contemplatif qui déplaira sans doute à qui cherche des sensations rapides, mais qui installe une gravité rare dans le genre.

Oscar Isaac prête à Victor Frankenstein une nervosité permanente, celle d’un homme rongé par son propre orgueil bien avant que sa création ne prenne vie. Jacob Elordi, de son côté, refuse la facilité du monstre pur : sa créature avance avec une présence physique impressionnante, mais c’est la vulnérabilité qui domine la colère y ressemble davantage à un cri de reconnaissance qu’à une menace. Entre les deux, Mia Goth occupe un espace singulier, incarnant Elizabeth Lavenza et Claire Frankenstein, la mère de Victor. Ce dédoublement dépasse le simple exercice d’interprétation : il fait résonner, sous deux visages, le désir, la mémoire et la perte comme si le film composait une même grammaire du manque. Autour d’eux, Christoph Waltz, Charles Dance, Felix Kammerer, David Bradley et Lars Mikkelsen composent une distribution qui ne cherche jamais à voler la lumière au trio central.

Mais c’est ailleurs que le film trouve sa vraie signature dans la matière. Trois Oscars, remis lors de la 98e cérémonie, le 15 mars 2026, ont consacré non pas une performance isolée, mais la cohérence totale d’un univers plastique : meilleure direction artistique, meilleurs costumes, meilleurs maquillage et coiffure. Kate Hawley a été récompensée pour les costumes ; Tamara Deverell et Shane Vieau pour la direction artistique ; Mike Hill, Jordan Samuel et Cliona Furey pour le maquillage et la coiffure. Ce triplé n’a rien d’anecdotique. Il révèle une équipe qui a pensé le film comme une architecture entière plutôt que comme une succession de décors.
Les costumes ne racontent jamais seulement une époque : ils organisent les rapports de pouvoir, dessinent les silhouettes de classe, laissent transparaître le désir sous l’étoffe. La beauté, ici, est traversée en permanence par la décomposition comme si chaque tissu portait déjà la trace de sa propre fin. Le maquillage de la créature suit la même logique. Il ne vise pas la terreur brute, mais la lisibilité d’un corps assemblé, recousu, littéralement fabriqué sous nos yeux chaque cicatrice devenant un mot dans un langage que le film prend le temps de faire parler.

Ce soin porté à la texture, à la trace, au geste presque couturier de la fabrication d’un corps, rapproche paradoxalement ce Frankenstein du monde de la mode bien plus que du cinéma d’horreur classique. On y regarde une silhouette avant d’y entendre un dialogue. On y lit une matière avant d’y suivre une intrigue. Ce n’est sans doute pas un hasard si les trois récompenses obtenues concernent exclusivement les métiers d’art : c’est là que le film est le plus radical, le plus habité, le plus proche de ce que del Toro cherche depuis toujours à filmer non pas des monstres, mais des corps qui portent leur histoire à la surface.
Reste une question, que le film laisse volontairement ouverte : qui, de Victor ou de sa créature, est réellement celui qui n’a jamais appris à aimer ce qu’il ne comprend pas ?
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