Il faut imaginer Chypre au tournant du XXe siècle : une lumière blanche, des hommes immobiles devant l’objectif. Ils portent la vraka, ce large pantalon de lin plissé que l’île tient de l’époque ottomane, avec une veste de laine coupée à l’occidentale et une chemise de popeline. Aucun ne pose pour l’histoire ; ils s’habillent simplement de ce que leur temps met à portée de main. Plus d’un siècle après, ces portraits ont enfin trouvé leur lecteur. Conservés dans les archives numériques du Cyprus Museum, ils ont nourri le printemps-été 2027 de Charlie Constantinou, présenté pendant la London Fashion Week dans le cadre du programme NEWGEN du British Fashion Council.
Tout commence par une affaire de famille. Né à Londres dans une famille d’origine chypriote, Constantinou préparait un été sur l’île lorsqu’il s’est plongé dans ces images. Il s’y concentre sur un demi-siècle charnière, de 1878, quand la convention anglo-ottomane confie l’administration de Chypre à la Grande-Bretagne, à 1925, année où elle devient colonie de la Couronne. Durant ces décennies, aucun monde ne chasse tout à fait l’autre. Les usages ottomans adoptent des manières occidentales, et un même homme finit par avoir deux histoires sur le dos.
Eric Hobsbawm et Terence Ranger l’ont montré dans L’Invention de la tradition : bien des coutumes que l’on croit immémoriales ont été fixées tard, parfois à la hâte. Les portraits chypriotes le rendent visible, puisque ce que l’on classerait aujourd’hui comme costume traditionnel y apparaît déjà métissé. Constantinou en tire une question qui commande toute la collection : si la tradition n’est qu’une modernité qui a eu le temps de vieillir, à quoi ressemblera celle de demain ?
Le premier passage en livre la clé : un blazer couleur café au col marin cranté, porté ouvert sur une culotte de lin anthracite clair, plissée couteau et resserrée au mollet par un cordon. De la vraka, elle garde la longueur, le pli et la fronce, mais abandonne l’ampleur ; la veste, elle, conserve toute sa tenue. Aucune citation littérale, donc. Le pli ottoman et l’épaule occidentale se partagent encore la silhouette, avec un siècle de décalage.
Ce pantalon devient le fil de la collection. Il revient d’un passage à l’autre, en brun, en anthracite, sous des vestes qui changent de couleur. Le défilé s’ouvre sur une longue séquence de bleus, chambray, indigo, cobalt, traverse le kaki et le brun, puis s’éclaire : des teintures en dégradé glissent du lilas au magenta, du jaune au noir, comme si chaque pièce avait trempé dans l’encre par le bas. On retrouve le matelassage extensible et les fermetures décentrées qui ont fait la réputation du label, mais tout a été allégé pour la chaleur, comme si l’équipement avait appris à respirer. Aux pieds des silhouettes les plus techniques, des bottines lourdes rappellent que chez lui le vêtement reste un outil avant d’être une image.
Le progrès le plus net se lit dans les tenues portées par les femmes. Tuniques plissées sur le devant, chemises d’inspiration militaire : ces pièces ont cessé d’être des déclinaisons de l’homme en taille réduite. Constantinou, qui dit ne pas penser en termes de genre, les a redessinées à partir des proportions du corps, et la ligne accompagne désormais la silhouette qu’elle se contentait d’habiller.
Relire l’histoire est chez lui une habitude. Depuis la fondation de son label, en 2022, à la sortie du master de Central Saint Martins, ses collections ont traversé les paysages sahariens et leurs écarts de température, l’imaginaire de l’armure, puis l’uniforme militaire du XVIIIe siècle. Chaque saison ouvre un nouveau chapitre, travaillé en tissus deadstock et en teintures faites main, avant de passer au même filtre fonctionnel.
C’est aussi là que se situe le risque. À mesure qu’elle se précise, la méthode devient reconnaissable, presque une formule : une source historique, traduite en vestiaire technique et modulable. Le danger d’une formule, c’est de rendre ses sources interchangeables. Chypre y échappe, parce que Constantinou ne regarde plus l’histoire des autres mais celle des siens, et cela se voit dans la précision des coupes.
Les hommes des photographies ignoraient qu’ils habillaient déjà la tradition de leurs arrière-petits-enfants. Reste à savoir lequel de ces pantalons plissés dormira un jour, à son tour, dans une archive numérique, en attendant qu’un créateur vienne le réveiller.
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