Il suffit d’un regard pour que le siècle des Lumières remonte à la surface. Chez Anna Choi, il affleure par touches, dans une taille qui se resserre en pointe ou dans une hanche qui s’arrondit. On y retrouve la gravité des robes d’apparat, cette façon de tenir le corps comme on tient une pose, allégée pourtant par une sensibilité toute contemporaine. C’est ce va-et-vient entre mémoire et présent qui traverse tout son printemps-été 2027.
Il y avait, ce 4 septembre à Shibuya, quelque chose d’irréel dans cette procession de femmes arrêtées net sous la lumière. Une à une, elles quittaient le passage pour monter sur de petits socles blancs, et chaque silhouette se donnait à voir comme une pièce rare dont on aurait oublié de refermer la vitrine. Le défilé s’était changé en exposition, et le vêtement, l’espace d’un instant, en apparition.
C’était la première fois que la créatrice présentait, à la Rakuten Fashion Week Tokyo, le label ANNA CHOI, lancé en 2025 après plusieurs années consacrées à HAENGNAE. Installée entre New York et Tokyo, elle avait bordé le podium de huit plateformes d’un blanc net, où les modèles venaient se figer au terme de leur marche. Des feuillets décrivant les looks avaient été distribués dans la salle, et l’on pouvait détailler chaque robe comme on le ferait dans une galerie. Le procédé a la force des idées simples : faire attendre l’œil, lui laisser le temps d’aimer ou de résister.
Le mot de la saison, SCULPTURAL, laissait craindre une collection savante et trop consciente de ses effets. Anna Choi évite le piège. Chez elle, le volume arrive toujours par surprise : il dérange un équilibre ou bouscule une proportion, et fait basculer une robe qui semblait sage une seconde plus tôt. Le plus souvent, c’est le pli qui le fait naître : rassemblé à la taille ou jailli d’une couture, il soulève l’étoffe et lui donne son ampleur, comme si la robe prenait sa respiration.
La mémoire des Lumières se lit d’abord dans le blanc. Une robe courte, encochée au col, serre le buste dans un corsage à coutures verticales qui descend en pointe sur le ventre, puis s’évase d’un coup en deux volumes arrondis posés sur les hanches, au-dessus d’une jupe plissée qui s’arrête au genou. On pense aux paniers des robes à la française, raccourcis et débarrassés de leurs brocarts, comme si l’on n’avait gardé de la cour que l’architecture. Sa sœur, longue jusqu’au sol, pousse le souvenir plus loin. L’encolure dégagée se replie aux épaules en deux ailerons, un collier de perles à plusieurs rangs enserre le cou, et la jupe, froncée à la taille, se retrousse sur les côtés en drapés lourds, à la manière d’une robe à la polonaise. Dans un registre plus nocturne, une troisième robe reprend l’idée. Un corsage vert profond, patiné comme un bronze et marqué de la même encoche au col, s’achève en deux pattes arrondies sur un bouillonné de satin noir qui élargit la silhouette, au-dessus d’une longue jupe droite au lustre discret. Posées sur leurs socles, ces robes rappellent d’ailleurs la façon dont on découvre aujourd’hui celles du XVIIIe siècle, immobiles, sur des bustes de musée.

Ailleurs, le drame se joue en hauteur. Une colonne de paillettes, nouée à la nuque et ouverte sur les flancs, se voit contrariée par d’immenses manches bouffantes en taffetas gris acier, portées sous l’épaule comme une étole qui aurait glissé. Il y a là du spectacle, mais un spectacle tenu : Anna Choi laisse toujours une ligne de fuite, un peu d’air pour la femme à l’intérieur de la robe.
Le champagne arrive comme une fête. Un nœud démesuré, noué en écharpe, s’enroule sur lui-même puis se retrousse en volutes sur des jupons d’organza étagés, telle une toilette de bal saisie au vol. Une robe rouge framboise s’impose ensuite avec l’autorité d’un grand trait sur une page blanche : un bustier aux bonnets sculptés, froncé en un point serré au creux du décolleté, et un dos nu jusqu’aux reins. Puis une robe brune, croisée sur la poitrine et marquée d’une petite basque, vient calmer le jeu dans une transparence presque nue ; de près, l’étoffe frémit au moindre mouvement. C’est là que la collection devient passionnante : elle sait qu’une ligne simple, arrivée au bon moment, pèse davantage qu’un effet de plus.

Les étoffes portent cette tension. Le taffetas garde la trace du geste, le satin prend la lumière dans chacun de ses replis. L’organza, lui, brouille la frontière entre le corps et ce qui l’enveloppe. L’esprit couture se lit dans les finitions, dans ces formes que l’on devine pensées au plus près de celle qui les porte.
Les détails achèvent le portrait. De longs gants de tulle, d’une finesse de seconde peau, voilent les bras jusqu’au-dessus du coude ; les ongles effilés, pensés avec eux, en prolongent la ligne. Les bijoux sont signés MIKIMOTO : aux oreilles, une perle se balance au bout d’un anneau serti. Les cheveux, plaqués et laqués, s’enroulent en boucles sculptées derrière la tête et aux tempes : jusqu’à la coiffure, tout ici se modèle comme une matière.

Il y a dans cette collection beaucoup d’aplomb, et une exigence qui frôle parfois la sévérité. Une fois posées, certaines robes perdent un peu de leur trouble. Elles paraissent alors plus sages qu’elles ne l’étaient en marchant, quand le tissu bougeait avec elles et que chaque pas déplaçait les volumes.
C’est peut-être ce qu’Anna Choi raconte le mieux cette saison : une robe n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle échappe un peu au dessin qui l’a fait naître. Au salut, la créatrice est apparue en chemise blanche et pantalon noir, effacée devant son travail. Une présence d’atelier, sobre, au milieu de robes qui avaient choisi, elles, de prendre toute la lumière.
© AP MEDIA PRESSE — Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.









