Un été déjà chargé pour Ariana Grande la tournée Eternal Sunshine affiche complet depuis des mois et voilà qu’elle y ajoute son geste le plus personnel : Petal, huitième album studio, fraîchement sorti. Elle en a assuré elle-même une large part de la production, entourée de collaborateurs habitués à la fabrique du tube Max Martin, Ilya Salmanzadeh mais le disque ne ressemble à aucun calcul commercial. Il ressemble plutôt à une déposition.

Grande elle-même situe le projet ailleurs que dans sa discographie habituelle : elle y aurait puisé dans une colère qu’elle dit ne pas explorer d’ordinaire, une rage brute, presque inhabituelle pour elle. L’album, dit-elle, tire de plusieurs strates d’elle-même et c’est précisément ce qui frappe à l’écoute : Petal ne cherche pas la cohérence sonore à tout prix. Il assume la fracture, saute d’un registre à l’autre sans transition rassurante, comme si l’unité du disque tenait moins à un son qu’à une voix qui refuse de se stabiliser.
L’ouverture, « kiss me », pose d’emblée l’ambiance électrique synthés lourds, batterie électronique, une urgence presque tranchante avant que l’album ne bascule vers des zones plus digestes, déjà familières au grand public depuis « hate that i made you love me », le single qui a précédé la sortie. Mais c’est dans les titres moins exposés que Petal prend sa vraie dimension. Il y a une chanson qui lorgne vers un romantisme sombre, presque cinématographique, avec un clip annoncé dans une esthétique d’âge d’or hollywoodien. Il y en a une autre, plus jazz, portée par un piano en deux temps, qui semble sortie d’un bar enfumé l’une des surprises les plus abouties du disque, révélatrice d’une chanteuse qui refuse depuis toujours de se laisser enfermer dans un seul genre.

Le disque garde, malgré la rage revendiquée, une tonalité étonnamment apaisée. Grande y chante la sortie d’un cycle celui de la dépendance affective, de l’obsession, des amitiés qui n’en étaient plus avec une clarté qui tranche avec la noirceur du propos initial. C’est un album qui parle de rupture sans jamais sombrer dans la complainte : la douleur y devient matière de reconstruction plutôt que spectacle de souffrance.
Sur le plan du désir, Petal ne recule devant rien. Grande a toujours assumé une sensualité frontale dans son écriture, et le disque en offre ici l’une de ses versions les plus explicites un titre en particulier tranche par sa franchise, presque provocatrice, avant qu’un autre morceau, plus lent, ne vienne recentrer le propos vers une exigence simple : celle de ne plus tolérer l’inconstance chez l’autre. Le disque avance ainsi par contrastes : un titre chargé de tension charnelle suivi d’une ballade qui pose une limite claire, sans grandiloquence.

Vers la fin, Petal se permet une incursion inattendue du côté de l’indie-rock guitares en avant, une ambiance de fin de nuit, le genre de morceau qu’on imagine sur une scène de film où une silhouette reste seule sur une piste de danse vidée. C’est l’un des moments où Grande semble le plus loin de ses propres codes, et pourtant le plus assurée. L’album se referme sur une ballade en apparence simple, portée par les harmonies vocales superposées qui restent, depuis toujours, sa signature la plus reconnaissable la voix qui se répond à elle-même, comme pour boucler seule la boucle ouverte au premier morceau.
Ce qui distingue Petal dans la discographie de Grande, ce n’est ni la prouesse technique acquise depuis longtemps ni l’audace thématique, déjà présente dans ses albums précédents. C’est la manière dont elle laisse ici la contradiction s’exposer sans la lisser : la rage et l’apaisement, la pudeur et la crudité, la pop calibrée et l’expérimentation presque instinctive coexistent sur le même disque, sans qu’aucune des deux ne l’emporte. Un disque sans faux pas, disent déjà certains surtout, un disque qui ne cherche pas à convaincre. Il constate, simplement, où en est Ariana Grande aujourd’hui.
© AP MEDIA PRESSE — Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
