Mikio Sakabe “Forgotten” : Mode et Horreur à Tokyo 2026

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MIKIO SAKABE  “Forgotten” AH 2026-27

Dans la maison des morts, la mode reprend vie

Il y a des défilés. Et il y a des expériences qui vous poursuivent longtemps après. Le 21 mars 2026, Mikio Sakabe nous a convié non pas à un show, mais à une descente aux enfers élégante, perturbante, inoubliable. Une maison privée vieille de 90 ans à Shiba, Minato-ku. Juste à côté d’un cimetière. Le détail n’était pas anodin. Rien, ici, ne l’est jamais.

Un créateur malgré lui

Mikio Sakabe n’a jamais voulu être “un gars de la mode”. Né en 1977 au Japon, dans le district de Nerima à Tokyo, il commence par étudier les mathématiques à l’Université Seikei. C’est à Londres, lors d’un cours de base artistique à Central Saint Martins, qu’un tuteur lui suggère de se tourner vers la mode. Il suit pourtant le conseil dès 2000, il déménage à Paris pour étudier à l’ESMOD, dont il sort diplômé en 2002. Il rejoint ensuite la Hogeschool d’Anvers qu’il décrira comme “le meilleur moment de ma vie. J’ai vécu à Londres, Paris, Tokyo, Anvers et Anvers est la meilleure !” et en sort diplômé en 2006, année où il remporte également le Fashion Special Prize à ITS#5 à Trieste. La même année, aux côtés de sa femme, la designer taïwanaise Shueh Jen-Fang co-fondatrice de la marque à ses débuts, qui lancera plus tard sa propre ligne, Jenny Fax il lance MIKIO SAKABE. Présentée à Paris Fashion Week dès 2007, la marque rentre ensuite s’installer à Tokyo, où elle est toujours basée.

L’entrée dans la fantaisie

Avec “Forgotten”, Sakabe franchit un nouveau seuil. S’associant à Obaken, spécialiste de la production horrifique expérientielle, il transforme une maison hantée de 90 ans en écrin pour sa collection AH 2026-27. “Je voulais créer un espace où la mode peut s’exprimer la maison hantée est pour moi la façon la plus facile d’entrer dans un monde fantastique”.
Chaque pièce de la maison possède son propre thème et ses propres fantômes. “Les fantômes répètent leur vie sans savoir qu’ils sont morts”, nous confie-t-il. Une métaphore vertigineuse parfaitement cohérente avec une collection qui interroge ce que nous portons, ce que nous répétons, ce que nous oublions de questionner.
“Je mélange toujours la sous-culture japonaise avec d’autres influences cette saison avec la culture coréenne. C’est un très grand défi il m’est difficile d’imaginer ce que les gens vont penser ou ressentir. Mais j’aime l’horreur. Alors j’ai voulu essayer, au moins une fois”, confie-t-il à AP MÉDIA PRESSE. Il faut oser pour faire ça. Et lui ose.

La collection elle-même est un chef-d’œuvre de tension. Les protagonistes : des pièces girly, presque enfantines chemisiers à volants, robes à col rond, manteaux brodés de cœurs, uniformes scolaires revisités. Mais tout est déréglé, décalé, légèrement de travers. Les épaules, exagérément structurées, s’écartent du corps pour créer un déséquilibre voulu Les jupes plissées révèlent des doublures surélevées. Un blazer se porte d’avant en arrière. Un collier de perles orne un costume de marin comme un accessoire funèbre. Une robe à manches bouffantes en blush métallique côtoie un costume noir à épaules puissantes le plaisir enfantin et le sérieux adulte réconciliés dans le même souffle.
Ses vêtements sont exactement cela : une entrée dans un monde fantastique à travers la vie réelle. Ils brouillent la frontière entre l’innocence et l’inquiétude, entre le jeu et la menace.

Cette saison convoque l’esprit des ères Taisho et Showa ces décennies japonaises chargées de nostalgie mélancolique. Les matières semblent usées par le temps : laine duveteuse comme portée pendant des années, tricots perforés et effilochés à l’ourlet, textures qui évoquent non pas la destruction mais le passage lent, inéluctable, poétique.
Les chaussures GROUNDS complètent l’ensemble avec une cohérence redoutable. Leurs semelles distinctives évoquant des nuages ou des bulles d’ectoplasme donnent l’impression que le porteur flotte entre deux mondes. Pour cette collection : bottes-chaussettes, mocassins à semelles épaisses, et cette paire hybride en velours rouge référence directe à la “fille aux chaussures rouges”, figure emblématique de l’horreur japonaise qui a arrêté tous les regards.

En sortant dans la lumière du soleil de ce quartier résidentiel silencieux le cimetière était là, dans la même cour, à gauche en entrant, la maison hantée à droite une évidence s’impose : nous venions de traverser quelque chose d’unique.
À l’intérieur, l’obscurité régnait en maître. J’ai sorti ma lumière pour percer les ténèbres et ce que j’ai découvert m’a saisie. Des bougies vacillantes projetant des ombres sur des tissus lacérés, suspendus comme des dépouilles. Les murs suintaient le temps, chaque craquelure racontant une histoire que personne ne voulait entendre.
Sur le sol une silhouette étendue. Mon regard s’y est posé, hésitant. Un mannequin en plastique, ai-je pensé. Mais quelque chose m’a clouée sur place. J’ai observé. Attendu. Et puis un souffle. Un frémissement de peau. Une vraie femme, allongée là, immobile comme une offrande, les yeux ouverts sur le néant. Ce moment suspendu entre l’inerte et le vivant entre ce que l’on croit voir et ce qui existe vraiment c’est le cœur battant de toute cette collection.
Plus loin, une chambre figée dans l’attente. Une femme assise sur un canapé défraîchi, le regard perdu vers l’extérieur, des pinces à linge disposées autour d’elle comme des reliques. Ses chaussures posées à côté. Ses affaires éparpillées intactes, intimes, douloureuses. Tout ici criait qu’elle n’était jamais partie. Que le temps avait simplement cessé de tourner pour elle. Elle attendait encore sans savoir que personne ne viendrait.
À l’étage, une petite porte basse, presque hostile. Je me suis inclinée, j’ai glissé ma tête dans l’obscurité. Au fond, un homme hurlait en japonais. Une scène d’apocalypse domestique comme si les murs eux-mêmes avaient absorbé des années de souffrance et les rejetaient d’un coup.
Et puis le choc. Une autre chambre. Une femme surgit d’un placard, les bras tendus, la bouche ouverte sur un cri muet. J’ai sursauté. Mon cœur s’est arrêté. Pendant une fraction de seconde, j’ai oublié que j’étais journaliste, que j’étais là pour observer j’ai juste eu peur. Une peur viscérale, primitive, celle qui remonte des profondeurs de l’enfance. C’est ça, le talent de Sakabe : vous faire oublier la frontière entre la fiction et la chair.
Et là, dans cette même cour, Mikio Sakabe nous attendait simplement vêtu d’une doudoune grise, souriant, décontracté. L’homme qui venait d’orchestrer tout ce chaos sacré était là, aussi ordinaire qu’un voisin de quartier. Le contraste était vertigineux. Comme si le monstre et son créateur ne pouvaient jamais se ressembler.
Pas un défilé. Pas une présentation. Une descente dans les strates les plus obscures de l’imaginaire humain. Mikio Sakabe ne cherche pas l’approbation. Il cherche la vérité celle qui dérange, celle qui reste gravée.
Des vêtements qui ne se regardent pas. Ils vous regardent.

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