Milk of Lime : ASHES, une collection entre matière et territoire

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Il reste toujours quelque chose après le feu. Une odeur, une teinte, une matière qui a changé de nature sans disparaître tout à fait. C’est ce résidu-là que Milk of Lime a choisi de mettre en scène pour sa quatrième collection défilée un vestiaire qui ne parle pas de fin du monde, mais de ce qui persiste juste après.

Le duo belgo-allemand, vainqueur du concours Berlin Contemporary cette saison, présentait à Berlin début juillet une collection intitulée ASHES les cendres dont le titre porte volontairement sa propre contradiction. Ici, la destruction et la fertilité du sol se tiennent dans la même phrase. La collection ne choisit pas entre l’effondrement et ce qui repousse ensuite : elle installe les deux, simultanément, comme deux états d’une même matière. Une contrebasse jouée en direct par le musicien belge Innerwoud accompagnait le défilé d’un son presque continu, proche du drone une bande-son qui ne raconte rien, mais qui tient l’atmosphère.

La palette suit cette logique avec une précision presque scientifique : gris multiples en soie et en laine, noirs, bruns, mauves cendrés, rouges jusqu’à une teinte phosphorique empruntée, très précisément, à la tête d’une allumette. Rien n’est laissé au hasard chromatique ; chaque nuance renvoie à un moment du processus de combustion plutôt qu’à une simple gamme automnale.

Le vestiaire masculin déplié en drapé constitue l’un des axes forts de la collection : des vestes de travail rallongées jusqu’à devenir des surmanteaux couleur charbon, des pantalons qui superposent la netteté d’un pli classique à l’aisance d’une entrejambe basse deux vocabulaires normalement opposés, tenus ensemble sans compromis visible. La maille, elle, ne se contente pas d’être reprise : elle est littéralement reconstruite à partir de soie déchirée, retordue en rubans puis retricotée en une surface à la fois volumineuse et presque sans poids, où les fils lâches pendent comme des volutes de fumée suivant le mouvement du corps.

Le motif à pois, décliné en plumes et voilé sous une résille noire, perd sa légèreté enfantine pour devenir quelque chose de plus trouble des taches qui évoquent moins la fantaisie que la cendre déposée. Les structures froissées, presque Fortuny dans leur logique, viennent de chemises en soie nouées humides puis séchées ainsi, un procédé qui appartient autant à l’artisanat qu’au geste rituel. Des graphismes forts, imprimés sur coton, laine et soie transparente, ponctuent l’ensemble moins comme décoration que comme trace, une signature répétée sur des matières qui, elles, restent fragiles.

Le pas ferme des mannequins, volontairement affirmé, contrastait avec cette fragilité textile porté notamment par cinq modèles de la collaboration chaussante de la saison, Prime Boots. Le vestiaire d’accessoires poursuit cette tension entre robustesse et délicatesse : cuir à bords bruts sur des ceintures épaisses, fermé non par de lourdes boucles mais par de discrets points d’argent ; sacs volumineux à l’allure volontairement molle et affaissée.

Plus inattendu, des étuis à crayons hommage assumé à l’écriture manuscrite accompagnent la distribution sur place d’un journal maison, le Milk of Lime Tribune, qui rassemble les notes de défilé étendues aux côtés de poésie, de prose et de créations graphiques signées par des contributrices comme Eva Weinkötz, Marie Wez ou Lauren Bauden. La maison ne se contente pas de montrer des vêtements : elle publie, à côté, un objet de lecture.

La bijouterie prolonge cette même économie du signe. Les colliers asymétriques déclinent quartz fumé, tourmaline noire et perles de palo santo certaines brutes, d’autres à demi carbonisées au point de dégager, physiquement, une odeur pour qui s’en approche. L’objet ne se contente plus d’orner ; il diffuse, presque littéralement, l’idée centrale de la collection.

Derrière ce langage tient une histoire de territoire. Julia Ballardt et Nico Verhaegen se sont rencontrés durant leur année de master à la Royal Academy of Fine Arts d’Anvers, où de premières collaborations sont nées avant que la marque n’existe formellement, depuis 2022, en Allemagne avec un premier ancrage retail à Tokyo et à Düsseldorf. Mais c’est le choix, assumé et non accidentel, de travailler depuis le sud-ouest rural allemand qui façonne le plus la maison : Milk of Lime revendique un récit de “punk rural”, où l’éloignement du centre urbain devient une ressource plutôt qu’une contrainte, nourrissant un rapport direct à l’artisanat, aux producteurs locaux et aux matières naturelles.

ASHES ne referme rien. La collection propose une lecture sombre mais poétique de la saison à venir moins une prévision de tendances qu’une manière de rappeler que même ce qui a brûlé continue, sous une autre forme, à tenir debout.

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