Ce qu’il reste quand on ne peut plus faire semblant
Avec Amarga Navidad, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, Pedro Almodóvar signe peut-être son œuvre la plus honnête et la plus inconfortable. Un cinéaste en crise de création, une collaboratrice dont la douleur devient matière narrative, un double fictif qui finit par supplanter l’original : le film avance comme un labyrinthe dont on ne sort pas tout à fait indemne. Ni panégyrique ni démolition un regard.

Raúl Rossetti est cinéaste. Culte, vieillissant, en panne. Quand un drame frappe Mónica son assistante depuis vingt ans, présente dans chaque film comme une ombre portée il fait ce que font les artistes au bord du vide : il s’empare de sa douleur pour écrire. De cette matière volée naît Elsa, réalisatrice fictive dont le parcours finit par refléter le sien jusqu’à le doubler. Deux cinéastes, un seul vertige. Et une question que le film ne résout pas : jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire ?
C’est là qu’Almodóvar cesse de fabriquer un film pour en faire une confession. Pas la confession romantique, celle qu’on exhibe avec un reste de coquetterie. Celle, plus brutale, de quelqu’un qui regarde le temps sans tenter de le flatter.
Depuis Douleur et Gloire, le réalisateur espagnol travaille autour d’un même nœud : que reste-t-il d’un artiste quand il commence à douter de sa propre capacité à créer ? Ce film-là conservait encore une chaleur méditerranéenne, une sensualité dans la mémoire. Amarga Navidad pousse l’opération beaucoup plus loin. Il ne s’agit plus de se souvenir, mais de se regarder vieillir et de constater que le regard lui-même vacille.
L’esthétique en porte la trace. Les rouges profonds, les bleus électriques, cette palette construite en quarante ans sont toujours là mais leur intensité s’est ternie. Comme si les couleurs portaient la fatigue du personnage. Les séquences tournées à Lanzarote, entre noirs volcaniques et lumière minérale presque indifférente, tranchent avec l’exubérance habituelle des intérieurs madrilènes. La beauté demeure, mais elle est devenue géologique. Elle n’a plus besoin d’être regardée.
La musique d’Alberto Iglesias ne souligne rien elle précède. Chaque scène semble hantée avant même de commencer.
Bárbara Lennie incarne Elsa avec une précision nerveuse difficile à nommer. Son personnage est traversé par quelque chose qu’il ne peut ni expulser ni nommer une lucidité poussée au point de rupture, pas de la fragilité mais de la clairvoyance devenue insupportable. Leonardo Sbaraglia, lui, réussit l’exercice le plus périlleux du film : l’autoportrait sans narcissisme. Son Raúl n’est pas un génie souffrant. C’est un homme qui ne sait plus très bien comment transformer le monde en images, et qui commence à envisager que ce savoir ne reviendra pas.

Almodóvar ne se représente pas en victime de sa propre grandeur. Il se représente comme quelqu’un qui doute. Quelqu’un qui craint de répéter ce qu’il a déjà dit sans s’en rendre compte. Cette peur traverse chaque plan discrète, persistante, impossible à écarter.
Amarga Navidad divise, et ce serait malhonnête de ne pas le dire. Une partie du public cannois a décroché. On reproche au film son excès de conscience de soi, une introspection si labyrinthique qu’elle finit par se refermer comme un piège. L’émotion semble parfois construite plutôt que traversée. Certaines scènes notamment dans leur traitement du féminin à travers un regard résolument masculin manquent de la subtilité qu’on attendrait du cinéaste de Tout sur ma mère. Le féminin d’Almodóvar n’est plus mystifié : il est anesthésié, rigidifié, observé de l’extérieur par quelqu’un qui l’a longtemps habité sans peut-être s’y rendre.
L’Almodóvar charnel, celui de Volver ou de Parle avec elle, n’est pas là. Ceux qui l’attendaient resteront devant une porte fermée.
Mais cette porte fermée est peut-être précisément le sujet.
La comparaison avec 8½ arrive vite, et le film ne la décourage pas. Deux cinéastes qui font de leur incapacité à créer la matière même de leur création. Mais Fellini explosait dans le baroque, dans le fantasme, dans une mise en scène de sa propre mythologie qui finissait par être joyeuse malgré tout. Almodóvar choisit l’épuisement. C’est son film le plus silencieux intérieurement et ce silence n’est pas un manque. C’est un refus de la grandiloquence de la part de quelqu’un qui pourrait encore se la permettre.
Ce refus, à lui seul, mérite qu’on s’arrête.
Sur la Croisette, les spéculations sur les récompenses vont leur train. La Palme reste imprévisible. Ce qui l’est moins, c’est la place que ce film occupera dans une filmographie qui n’en manque pas de jalons : Prix de la mise en scène en 1999 pour Tout sur ma mère, Lion d’or à Venise en 2024 pour La Chambre d’à côté. Amarga Navidad s’y inscrit non pas comme un crépuscule mais comme une forme d’honnêteté tardive la seule qui reste quand on n’a plus rien à prouver.
En conférence de presse, Almodóvar arborait un badge “Free Palestine” et appelait l’Europe à constituer un bouclier contre les dérèglements politiques et moraux du monde actuel. Le geste dit quelque chose sur le cinéaste : même dans l’introspection la plus repliée, le dehors finit par entrer. Ses films ont toujours été politiques, même quand ils semblaient ne parler que d’amour ou de perte.
Amarga Navidad parle de la violence douce qu’un artiste exerce sur ceux qui l’entourent pour continuer à fabriquer du sens. Ce n’est pas un film confortable. Certains lui en feront le reproche.
Mais l’inconfort, ici, est une forme de probité. Et ça, c’est rare au cinéma comme ailleurs. En compétition officielle, Festival de Cannes 2026. En salles en France.
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