Il y a des salles qu’on choisit pour le film qu’on y projette, et il y en a d’autres qu’on choisit pour la salle elle-même. Le Pathé Odysseum de Montpellier appartient désormais à la seconde catégorie. Depuis la sortie de L’Odyssée de Christopher Nolan le 15 juillet, cette unique salle française équipée en IMAX 70 mm affiche complet jusqu’en septembre. Elle attire un public qui ne vient pas seulement voir un film, mais vivre un format.

Le chiffre suffit à mesurer le phénomène : plus de 30 000 spectateurs depuis l’ouverture. Près de la moitié d’entre eux ont choisi la version IMAX plutôt que la projection classique. Mais le chiffre le plus révélateur concerne la provenance de ce public. Selon le directeur des cinémas Pathé de Montpellier, Sébastien Rodriguez, environ la moitié des spectateurs de cette salle viennent de l’extérieur de la ville. Certains traversent la frontière depuis l’Espagne, l’Italie ou la Suisse. D’autres font l’aller-retour depuis Marseille, Lyon ou Paris en une seule journée. Ce n’est plus une salle de quartier. C’est devenu une destination.
Ce statut particulier tient à un choix technique précis, presque anecdotique dans son origine. Le groupe Pathé a récupéré un projecteur 70 mm pour l’installer dans l’un de ses établissements. La géométrie de l’écran montpelliérain — dix-huit mètres sur vingt-quatre — a fait la différence. Ce format, proche du carré, correspond exactement aux proportions attendues par une projection en pellicule 70 mm.
La plupart des écrans français sont calibrés pour le 16:9. Ils auraient contraint l’image et amputé une partie de ce que Nolan a réellement filmé. La copie qui passe à Montpellier suit la version IMAX 70 mm pensée par le réalisateur. Son ratio d’image, proche du carré, reste impossible à reproduire sur un écran large classique.
Pathé a réaménagé la salle, ouverte en 2016, l’hiver dernier. Les équipes ont percé une nouvelle ouverture dans la cabine de projection pour permettre à deux projecteurs de coexister l’un en IMAX Laser, l’autre en 70 mm argentique. La salle compte désormais 222 places, autour d’un écran de plus de 400 mètres carrés alimenté par une bobine de dix-huit kilomètres de pellicule.
En Europe, cette configuration ne se retrouve que dans trois autres villes : Prague, Bruxelles et Londres. Quatre salles, donc, pour tout un continent un chiffre qui explique à lui seul la logique du déplacement. Voir L’Odyssée en 70 mm à Montpellier, ce n’est pas choisir un cinéma parmi d’autres. C’est choisir l’une des quatre expériences possibles de ce film sur l’ensemble du territoire européen. C’est la version non recadrée, celle qui restitue l’image telle que Nolan l’a composée à la prise de vue, plutôt que redécoupée pour s’adapter à un écran standard.
Cette rareté a aussi son revers. Une partie du public reproche à ce dispositif un entre-soi difficile à nier. Quelques dizaines de salles tout au plus dans le monde disposent de cette technologie. Cela réserve de fait l’expérience complète à ceux qui peuvent s’y déplacer, physiquement et financièrement. La critique n’est pas nouvelle elle accompagne régulièrement les sorties de films pensés pour un format d’exception. Elle prend ici un relief particulier. La France, en effet, ne compte qu’une seule porte d’entrée vers cette version du film.
Pour les spectateurs qui font le trajet, la question de l’élitisme semble s’effacer devant celle de la sensation. Solal, 37 ans, et Michel, 29 ans, sont venus spécialement de Paris. Ils décrivent une différence de perception presque physique : les couleurs, disent-ils, ne se comportent pas comme en projection numérique. Le format d’écran, presque carré, s’accorde selon eux avec une œuvre qui emprunte visuellement au péplum. Ils en ressortent avec le sentiment d’avoir vu autre chose qu’un film. C’est un sentiment qui tient de l’événement, et qu’ils jugent rare de pouvoir vivre en France.
Ce que raconte, en creux, la file d’attente du Pathé Odysseum, c’est peut-être moins l’histoire d’un film que celle d’un format. C’est un format qui redevient une expérience à part entière. Le cinéma, dans son ensemble, se regarde pourtant de plus en plus souvent sur un écran qu’on tient dans la main
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